Après la brume d'Estelle Rocchitelli

Estelle Rocchitelli commence sa carrière d’autrice avec un premier roman fort et féminin. Après la brume raconte une histoire de femmes, celles qui restent sur l’île pendant que la majorité des hommes partent en mer. Ce roman choral relate la sororité face à un drame : la disparition d’une enfant.
Décrire Après la brume sans trop en dire…
Ce livre est un roman choral qui suit une panoplie de femmes résidant sur une île bretonne. Elles vivent chacune leur quotidien lorsqu’une tragédie survient : la petite Raph s’est évanouie dans la nature tandis qu’elle et sa classe se dirigeaient vers la plage. C’est à ce moment que les femmes s’organisent pour chercher la fille, coûte que coûte et malgré la tempête.
Le récit raconte ces femmes qui viennent de l’île, celles qui arrivent du continent et encore les marginales, de passage sur l’île et qui paraissent vite suspicieuses. Mais toutes ont à cœur de retrouver l’enfant avant le surgissement d’un drame et toutes ont des choses à dire, à expérimenter. Soyons attentif, Yuna veille sur le phare, même s’il n’est plus en marche et l’histoire semble étrangement se répéter… Où est Raphaëlle ? N’oublions pas où l’autrice nous a emmenés : en terre bretonne, les mythes et le mysticisme ne sont jamais loin !
Rendre justice aux femmes des mers et des terres
Ce qui nous marque dans le roman choral d’Estelle Rocchitelli est le lien qui se crée, parfois à demi, entre les personnages féminins. Elle rend honneur à celles qui font tourner l’île, qu’elles viennent du continent, qu’elles reviennent d’un voyage ailleurs ou qu’elles aient toujours résidé ici. On notera encore qu’il reste quelques hommes et ils ont leur influence. Cependant, nous nous intéressons enfin à la vie intérieure de ces héroïnes secouées par le vent. Elles ont le droit à la parole, et ce, sans colère ou autre objectif que de trouver leur place.
L’autrice explore ainsi des personnages tendres et solides, des femmes de tout âge également ! Et cela est important. J’ai repéré un assez large panel de figures féminines et ça fait du bien. J’ai beaucoup apprécié la plume de l’écrivaine et j’ai pris du plaisir à suivre le cheminement de ces femmes, même si nous ne savons finalement rien de leurs décisions et avancées, elles qui se posent tant de questions.
Une fin ouverte laissant la voix au folklore breton
Après la brume s’achève cependant sur une fin ouverte qui laisse entendre le dénouement à demi-mot, mais je ne suis pas certaine d’en être entièrement satisfaite. En effet, si l’issue d’une œuvre reste ouverte, j’aime ressentir une tension et là, je crois qu’en fait, elle se refermait plutôt. On sait, mais rien n’est dit. Cela pourrait suffire, mais une espèce de mysticisme apparaît surtout à la fin du roman, rappelant au lecteur la culture bretonne.
Cette ambiance est arrivée très tard dans l’histoire et m’a légèrement frustrée. Estelle Rocchitelli nous avait donné la possibilité de résoudre l’enquête par des objets très terre à terre, mais en fin de compte, ils ne sont pas exploités. La fin advient un peu vite d’ailleurs, alors que tout le reste du livre s’écrivait dans une sorte de lenteur presque poétique.
Le chant de la sirène (= Raph) et le parallélisme avec l’expérience de Yuna laissent entendre que l’enfant sera retrouvée, mais l’autrice ne s’engage pas non plus clairement.
Une trame narrative trop peu exploitée ?
Je dois cependant avouer que j’ai mis beaucoup de temps à accrocher à la trame narrative du texte. Effectivement, tout devait tourner autour de la disparition de la petite fille et la recherche amenait peut-être à une sorte d’introspection de la part des personnages, mais je n’ai ressenti que très peu de tension dramatique. Je me demande alors sincèrement s’il était utile de recourir à Raph de cette manière. En effet, l’espèce de lyrisme encadrant les pensées intimes de chaque voix bloquait le potentiel émotionnel de la quête.
Je crois que j’aurais pu me contenter de suivre les histoires de ces femmes sur un ton un brin moins sensationnel. En toute transparence, j’étais pour au moins les deux tiers du roman complètement détaché de cette histoire de perte d’enfant. Par contre, j’ai ressenti de la compassion et de l’intérêt pour ces dames qui se mélangeaient toutefois un peu dans ma tête au début de l’œuvre. Elles n’étaient pas assez distinctes pour que je reconnaisse du premier coup qui était qui (et ce malgré l’annonce des personnages). Je pense que cette impression de ne pas m’y retrouver immédiatement venait aussi du fait qu’elles faisaient toute la même chose (chercher l’enfant) sans qu’on les connaisse assez.
En conclusion, un premier roman qui laisse présager une belle suite
Enfin, ce sentiment venait peut-être aussi un peu du fait que je n’ai pas choisi ce livre pour le fil rouge annoncé (heureusement !), mais pour l’histoire de femmes qui vivent sur une île et cette sororité encore trop peu présente en littérature. Qui plus est, je n’aime pas particulièrement les romans policiers (oups !), donc l’absence de dramatisation ne m’a pas manqué plus que ça.
Ce que je retiens toutefois est l’univers que l’autrice nous a offert et son style à la fois très accessible et porté sur l’intérieur des personnages, sans mensonge et embellissement. Ces femmes étaient fortes, complexes et faisaient des erreurs comme n’importe qui. Elle n’a pas oublié les gens étranges qui vivent sur une île, le lien qui unit cependant ces gens, ni le rôle des voyageurs. J’espère relire cette autrice, à l’occasion !
Citations
Tous tournent la tête. Un grand pan de brume arrive de l'océan, s'étend jusqu'au sable, avance lentement. Un chien passe près de l'eau. Le mur blanc se mêle à l'écume, enveloppe les vagues, se propage jusqu'aux reste du bateau abandonné sur la plage.
Je l'ai entendue crier. Par petits groupes, les habitants se rassemblent sous les falaises, les frontales s'allument, une à une. Les mots passent des uns aux autres, battue, demain six heures. Le cri traverse le groupe. Animal, rauque, la douleur d'un membre rongé, la rage de celle qui désire le meurtre, la blessure. La détresse. Je n'ai jamais rien entendu de pareil.
Le vent moi je l’aime. Enfant de la tempête, je le connais bien. Je l’attends sur le pas de la porte, cheveux emmêlés, les rafales emportent pleurs, disputes, malentendus, dissipent la peine, ce qui s’est enchevêtré dans les jours gris. Celle ou celui qui cire sa rage choisit toujours un jour de tempête, pour ne pas être entendu. Penchée au dehors, quand les arbres ploient, je prends garde de ne pas recevoir les tracas, la colère des habitants. Quand vient le fracas, ma mère, je le sais, sourit en secret.

