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    6 septembre 2022

    Les marches de sable, Andrée Chedid

    Les marches de sable, Andrée Chedid

    Andrée Chedid est un auteur prolifique ayant écrit roman, théâtre et poésie. Les marches de sable constitue donc l’un de ses romans évoquant le destin de trois femmes s’étant rencontrées dans le désert et affrontant leur destinée dans le désert aride de l’Égypte du IIIe siècle après J.-C.

    Les marches de sable en quelques mots

    Les marches de sable raconte l’histoire de trois personnages féminins, trois femmes ayant trouvé leur salut dans le désert. Toutes se sont rencontrées, par hasard, à un moment clé de leur cheminement. Le narrateur, Thémis, retrace ce qu’il sait de chacune d’entre elles. Il s’agit d’ailleurs d’un homme ayant connu personnellement l’une d’entre elle et s’étant retrouvé confronté à ces trois personnages en puissance au cours d’un voyage dans le désert.

    Ces femmes n’ont pas choisi le désert par hasard, elles ont été confrontées à leurs vies et aux conflits religieux de leur pays. En effet, la première a décidé de rejoindre le désert afin de couper avec sa vie de bourgeoise tombée dans la luxure. La seconde y a été en partie contrainte pour fuir les persécutions religieuses en cours dans le pays et la dernière, encore petite fille, prend la décision de se perdre dans le désert jusqu’à trouver une oasis car elle est malmenée par les sœurs de son couvent.

    Chacune de ses femmes à ses raisons de vivre dans le désert car elles ont des épreuves difficiles à traverser, mais elles ont aussi besoin de se confronter une dernière fois à la vie en société (entre elles) afin d’être sûres de leurs cheminements. La rencontre entre ces trois personnes est donc décisive pour l’avenir qu’elles se choisissent.

    Un récit qui aurait pu être une hagiographie dans un contexte de génocide religieux

    D'une manière abusive, l'histoire empiète fréquemment sur l'existence des uns, les dominant, les broyant à mort ; tandis qu'elle ménage les autres, les frôlant à peine de son aile toute-puissante.

    Les marches de sable : un récit au potentiel hagiographique

    Ce roman aurait presque pu parler de la vie de Cyre, de Marie et d’Athanasia séparément. Andrée Chedid aurait pu écrire l’hagiographie de chacune de ses femmes. Marie est un personnage presque idéal pour ce genre de récit racontant la vie des saints et des saintes.

    Le contexte de l’histoire laisse également présager de cette possibilité. Ce récit est celui de trois femmes dans une Égypte déchirée par les luttes entre le paganisme, le christianisme et même le judaïsme. Elles vivent dans un monde de violence religieuse. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une guerre, plutôt d’un génocide répété par toutes les religions qui se succèdent au pouvoir.

    Toutefois, elle ne fait pas de son histoire une ou des hagiographies. Elle décide plutôt de montrer la rencontre de ces trois femmes à un moment décisif de leur vie, chacune d’entre elles affrontant une épreuve difficile et remettant en question leur religion.

    Andrée Chedid lutte contre les préjugés et amène à la tolérance

    Écrire un récit hagiographique signifierait qu’une religion prend le dessus sur l’autre, que les guerres de religion se justifient, que la "bonne" religion domine parfois et dans d’autres cas ce sont des martyrs. Non, Andrée Chedid se refuse à cela.

    Au contraire, en écrivant ainsi et simplement la vie de ses trois femmes qui ont des cheminements différents et ne resteront pas toutes sur les voies de la religion, elle montre qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de vivre. Elle prouve également que toutes les religions peuvent et doivent vivre en communauté. Elle lutte ainsi contre les massacres et les violences au nom d’un dieu et place l’homme au centre de son ouvrage.

    Ce récit parle donc de religion et de femme anachorètes, chose très dangereuse car elles sont à la merci des hommes dans le désert. Cependant, il s’agit avant tout de transmettre non pas une, mais des réflexions sur l’existence et le monde qui les entoure, laissant à chacune la parole, et invitant le lecteur à formuler ses propres pensées après avoir écouté celle des autres.

    Deux femmes anachorètes confrontées à la solitude ou le désert comme lieu de fuite

    Les trois femmes sont des anachorètes, c’est-à-dire des religieux (et plus rarement des religieuses) contemplatifs qui se retirent dans la solitude. Et comment se sentir plus seul que dans un désert, dont l’étendue presque sans fin laisse penser qu’on n’y croisera jamais personne et qu’on s’y perdra jusqu’à la fin des temps ?

    Cyre, Marie et Athanasia sont toutefois très différentes. Les raisons qui ont poussé leur marche dans le désert sont très différentes. Cyre et Athanasia y ont d’ailleurs trouvé un moyen de fuir les hommes et les persécutions plus qu’elles n’ont décidé d’y faire leur vie.

    Cyre : la petite fille qui découvre la religion et s’y engouffre pour se protéger de la méchanceté

    Elles ont décidé de rejoindre le désert pour différentes raisons. Cyre, la petite fille, est celle que nous rencontrons en premier. Elle se retire dans le désert pour fuir les persécutions que les sœurs de son couvent lui font subir. La petite avait déjà fui son village par le passé, après qu’un homme belliqueux ait voulu profiter d’elle. C’est en fuyant qu’elle a rencontré un anachorète et a fait vœu de silence, comme lui.

    L’homme l’a mené dans le couvent sans savoir ce qu’elle y subirait, évidemment. Confrontée très jeune aux caprices des hommes : entre désir, jalousie et méchanceté, elle a trouvé dans la figure du religieux une forme d’apaisement dont elle avait besoin.

    Elle n’est toutefois, selon Marie et Athanasia, pas faite pour cette vie de privation et de sacrifice. Elles essaient à elles deux de la libérer de son vœu de silence. La petite, trop pleine de joie de vivre, doit vivre parmi des hommes qui l’aimeront et la protégeront. Elle doit connaître la bonté de l’homme pour ne plus se cacher dans la religion mais la choisir pleinement. À la fin de son histoire, elle est d’ailleurs libérée de ce poids du silence et fait briller le monde de sa voix envoûtante.

    La volonté d’Athanasia de rejoindre le désert guidé par l’amour

    En ce qui concerne Athanasia, la dernière des femmes que nous rencontrons, la fuite dans le désert prend d’autres formes. Effectivement, son histoire est celle de milliers d’autres personnes à travers les siècles. Issue d’une famille de païens, elle tombe amoureuse d’un homme embrassant la religion chrétienne. Elle se voue donc à son culte sans y croire, par amour pour lui et sa famille.

    Toutefois, le jour où la religion chrétienne se voit remplacée par une autre religion, tous les croyants doivent se faire discrets. Malheureusement, son jeune fils se retrouve au mauvais endroit, au mauvais moment. Alors qu’il se promenait, le petit assiste à la destruction d’une statue représentant la religion au pouvoir. Il se fait arrêter en même temps que d’autres chrétiens et, s’il clame longtemps son innocence, il finit par s’allier aux autres pour les soutenir face à ce qu’on leur fait subir. En proclamant sa religion jusqu’au moment de sa mort, il trouve ainsi la voie d’une religion affirmée et assumée.

    C’est à ce moment précis que toute la famille prend la fuite. Le père de famille prend les choses en main, confie sa femme malgré elle à un couvent et lui et leur deuxième fils se cachent dans le désert. Elle vit tranquillement dans le couvent pendant quelques années, bien que cela ne la satisfasse pas. Elle ne voulait pas de cette vie et son mari lui manquait terriblement.

    Elle décide alors d’arpenter le désert à la recherche de celui qu’elle a toujours aimé et vit auprès de lui, qui a perdu la vie et qui est très dégradé physiquement, sans révéler sa véritable identité. C’est le modèle du héros qui vit parmi les siens sans que son identité ne soit jamais révélée qui inspire alors Andrée Chedid. Toutefois, dans une dernière recherche d’amour et de tendresse, elle brise ce silence et reçoit en échange une réponse de son mari qui la hantera toute sa vie.

    Comme Cyre, elle n’est pas faite pour cette vie dans le désert. Elle n’a jamais vraiment cru en une religion et se destine à retourner dans un monastère puisque c’est là qu’elle a passé quelques belles années. Seulement, ce lieu est réservé, préservé pour ceux qui s’adonnent à la religion. Athanasia ne peut pas passer sa vie à fuir. C’est sur son chemin vers la sortie du désert qu’elle rencontre la vie qui deviendra la sienne. Elle reste quelques années au moins dans un petit village où elle a été adoptée par les enfants.

    Le cas de Marie : exil volontaire après avoir entendu la voix divine

    Le renoncement aux plaisirs à la suite de "l’appel"

    Le cas de Marie diffère de celui de ses compagnes de voyage. En effet, elle a choisi le désert au plus fort de sa jeunesse. La courtisane profitait alors de la vie et était connue pour les orgies qu’elle organisait dans la petite bourgeoisie égyptienne. Elle attirait les hommes et attisait leurs désirs.

    Alors qu’elle profitait de tout ce qu’elle pouvait avoir de meilleur, elle tombe amoureuse d’un chrétien. Bien qu’elle s’interdise cet amour car elle a peur qu’il lui échappe, quelque chose semble l’avoir bouleversé. Elle entend alors une voix qu’elle pense être celle de dieu et se retire dans le désert pour se défaire de toutes les tentations et se rapprocher de cet être éternel.

    Le portrait de Marie semble d’ailleurs basé sur celui d’un personnage historique puisqu’elle porte le nom de Marie. Cela la renvoie premièrement à l’image de Marie la mère de Dieu dans la religion chrétienne. Mais cela fait d’elle également la représentante de Marie l’Égyptienne, connu par les documents restants de cette époque comme la prostituée repentie.

    Dans le désert, elle défigure alors volontairement son corps et devient une "chose" plus qu’un être humain. Ce faisant, elle efface toute possibilité de réintégration dans le monde et gomme les formes généreuses, provoquant le désir chez l’homme qu’elle possédait.

    L’ultime épreuve : rencontrer une dernière fois la société pour s’en dégager

    Marie pensait avoir réussi à atteindre la forme de retrait du monde au point de se rapprocher de Dieu. Tout du moins, c’est ce qu’elle pensait jusqu’à ce qu’elle rencontre Cyre, Athanasia puis le moine Macé et Thémis. En effet, cette aventure de quelques semaines semble être une dernière épreuve posée sur sa route pour qu’elle décide enfin du chemin à suivre.

    Elle aide ainsi Athanasia à faire le deuil de son mari et la conduit vers celui qui pourra la sortir du désert. Elle entraîne aussi Cyre vers autre chose, un monde où l’être humain n’est pas que mauvais et où elle pourra chanter et faire entendre sa voix.

    Par la même occasion, elle se rattache une dernière fois au monde qu’elle a fréquenté, demande à Thémis ce que sont advenus les personnes qu’elle a connues et goûte enfin une dernière fois aux plaisirs charnels. Grâce à cela, elle sent qu’elle est prête à se détacher complètement de l’être humain pour se consacrer à Dieu et décide de continuer sa longue marche dans le désert, plus profondément encore qu’elle n’a jamais osé le faire jusqu’alors.

    Cyre lui fera d’ailleurs renoncer à la dernière chose qui la rattachait à l’autre. Cela arrive après l’accident survenu la nuit. La petite s’étant fait piquer par un scorpion et agonisant, Marie se rappelle avoir pensé, en la rencontrant, que sa mission était de lui faire renoncer à son vœu de silence. La petite souhaite d’ailleurs parler, crier, mais se retient. Marie propose donc de faire un échange : elle prend son silence et l'enfant retrouve sa voix. De cette façon, Marie porte également sur ses épaules l’engagement religieux de Cyre et se libère de la parole inutile et souvent vaniteuse.

    Une ode à la tolérance et au respect de chacun

    Finalement, en écrivant ces trois destinées à travers la parole d’un personnage athée, Andrée Chedid amène à la tolérance des pensées de chacun. Cela efface ce qui pourrait paraître comme un argumentaire allant dans le sens d’une religion unique. L’homme en question porte d’ailleurs un nom féminin, comme s’il se faisait également le porte-parole d’une femme, probablement même le représentant d’Andrée Chedid elle-même.

    Enfin, il est bon de savoir qu’Andrée Chedid publie ce roman alors que la guerre au Liban fait rage. Ce conflit a largement été relayé par les médias qui ont appuyé sur la dimension religieuse de ce qui se passait. Les marches de sable demeure donc un beau texte sur ce que l’homme est prêt à faire au nom d’une croyance et la nécessité d’être tolérant. Elle le fait en ne prenant parti pour aucun camp en plaçant l’histoire dans un temps ancien et en précisant bien que toutes les religions persécutent les minorités.

    Les quelques autres personnages présents dans le récit évoquent également régulièrement leur tolérance, le besoin de communiquer, l’absence d’excès dans les croyances, etc. Que ce soit Macé, Andros, Thémis ou même le petit garçon d’Athanasia (à sa façon), tous ou presque mettent l’être humain au centre de leurs préoccupations.

    Je m'arrête là en ce qui concerne ce livre. Toutefois, je ne vous ai pas tout dit sur ce roman, il manque ici l'évocation de la poétique d'Andrée Chedid. Mais pour découvrir la beauté de son écritutre, il ne vous reste plus qu'à ouvrir l'une de ses oeuvres !

    Citations

    Comment les nommer, les désigner, ces trois femmes ? Peut-on les appeler des "anachorètes éprises d'absolu" ?
    Ce serait simplifier ; leur diversité est grande, leurs voies si différentes. Mais aussi pourquoi les qualifier ? Les mots sont étroits ; la réalité s'en évade.
    À cette réalité, je laisserai libre cours. Qu'elle s'exprime comme elle pourra, à travers silence et paroles. Son essence nous échappera toujours.
    N'ayant personne à qui se confier, Marie s'attachait à sa propre parole. Durant ces années de solitude - à voix basse, à voix haute -, elle ne cessait de monologuer. Tantôt, elle projetait ses mots devant elle comme une volée d'hirondelles, comme une muète sauvage ; tantôt, elle les rassemblait, troupeau rassurant où elle cherchait à se blottir.
    Peut-être devrait-elle, un jour, y renoncer ? Peut-être, un jour, lui serait-il demandé de s’allier au silence total ?
    Etrange époque ! Mais l'humanité n'a pas fini d'en connaître de semblables ! Prenant appui sur un culte, une certitude, un dogme, une pratique - dont la marque commune est l'exclusion d'autres membres de la communauté -, les hostilités succèdent aux aaccalmies.

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    // lastname: Chedid // firstname : Andrée // title: Les marches de sable