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    24 novembre 2020

    Médée. Voix de Christa Wolf

    Médée. Voix de Christa Wolf

    Médée. Voix est une réécriture du mythe de Médée, la célèbre infanticide, épouse de Jason à la Toison d’or. Christa Wolf s’est emparée de cette histoire pour la retravailler au jour du féminisme et de sa propre vie.

    Un mythe est un récit qui raconte, qui explique et qui révèle. De plus, il se métamorphose en fonction des époques pour répondre au mieux au besoin d’explication des populations. Un mythème est un élément caractéristique d'un mythe qui permet de le reconnaître (ici, l'infanticide).

    Résumé

    Avant de résumer Médée. Voix, un petit rappel de la version la plus connue du mythe : Jason et les Argonautes, son équipage, sont à la recherche de la fameuse Toison d’or. Cette Toison est la propriété de Aiétès, le père de Médée. Jason arrive en Colchide (la Géorgie actuelle) et demande la dite Toison. Le roi accepte à condition que Jason aille la chercher tout seul auprès de son gardien, un serpent cracheur de feu. Médée qui est tombée amoureuse du héros grec l’aide en préparant un baume protecteur et lui fait promettre de l’emmener avec lui. Ce qu’il fait, un peu précipitamment, puisqu’il faut fuir alors la colère de Aiétès. Pour ralentir la course de son père, Médée fait monter son frère sur le navire, afin de le tuer et de le découper en petits morceaux pour les jeter à la mer. Leur père est alors contraint de récupérer son fils pour lui offrir une sépulture. Quelques temps après leur arrivée à Corinthe (en Grèce) chez Créon, l’oncle de Jason, ce dernier se fiance avec Glaukè (sa cousine donc) et répudie Médée qui est alors exilée. Avant son départ, elle offre une tunique empoisonnée à Glaukè et assassine ses enfants pour se venger de Jason car ses fils sont son seul point faible.

    La version de Wolf reprend les mêmes étapes, mais les causes sont différentes. L’histoire de la Toison est la même, mais le frère de Médée est tué par leur père qui souhaite conserver son trône. Cette dernière est rejetée pour plusieurs raisons : elle est trop bonne guérisseuse pour être digne de confiance, on l’accuse de la famine et du tremblement de terre, de l’empoissonnement de Glaukè (Glaucé chez Wolf) qui s’est fiancée avec Jason. Et surtout, Médée découvre le terrible secret de la fondation de la cité. Mais le changement le plus important est que Médée n’a pas tué ses enfants. Elle est contrainte de les laisser à Corinthe. C’est la population corinthienne qui lapide ces pauvres jumeaux. Les hauts dignitaires font courir le bruit de l’infanticide, et c’est ainsi que Médée devient la sorcière infanticide se vengeant par jalousie.

    Le mythe de Médée

    La figure de Médée est curieuse. Au fil des siècles, elle a été complètement inversée, passant d’une déesse de la fécondité féminine très positive à une mère infanticide. D’abord désignée comme la petite-fille d’Hélios (le dieu du Soleil), elle devient la descendante d’Hécate, la patronne des sorcières. De guérisseuse, la voilà empoisonneuse. Pour Alain Moreau, la figure de Médée peut même être envisagée comme la fille du Diable parmi les hommes au fil des récits. Et comme le rappelle Michèle Dancourt, Médée appartient à la grande famille des « figures de la catastrophe » chères au XXe siècle : Héraclès (qui tue femme et enfants), Antigone (sur fond de guerre fratricide, elle meurt en essayant de racheter l'honneur de son frère), Prométhée (qui a donné le feu aux hommes et se fait punir pour cela :  attaché en haut du mont Caucase, un aigle vient manger son foie qui se régénère tous les jours. Miam.).

    Euripide et Sénèque ne sont pas innocents dans le retournement du mythe de Médée. Le premier initie le mythème de l’infanticide volontaire. Eumélos introduit en premier ce mythème mais l’infanticide est « involontaire » : Médée enterre ses enfants sous le temps d’Héra pour leur donner l’immortalité. Sénèque transforme Médée en magicienne ultra-puissante.

    Wolf et Médée

    Auteure allemande, Christa Wolf est née en 1929 et est décédée en 2011. Elle fait partie de la génération qui aura connu les violences extrêmes du XXe siècle. Elle grandit avec l’idéologie nazie que sa famille « accepte » afin de survivre. Après la guerre, elle s’engage dans le parti communiste et reste volontairement à l’Est de l’Allemagne. L’URSS était pour elle une promesse de restauration de la grandeur de l’Allemagne d’avant le IIIe Reich. Mais la désillusion politique vient très vite, renforcée par la culpabilité en tant qu’allemande des crimes nazis. Elle reste cependant du côté Est du Mur de Berlin, malgré les multiples occasions de fuir à l’Ouest. Elle reste pour continuer d’écrire pour le peuple allemand d’Est, pour lui parler avec un double langage, pour lui faire prendre conscience de la situation.

    Wolf a révélé en 1993 qu’elle a été collaboratrice in-officielle de la STASI. C’est-à-dire que grâce à son statut d’écrivain, elle a pu voyager à l’Ouest et Europe. La STASI lui demandait de rédiger des rapports sur telle ou telle personne lors de ses déplacements. La polémique qui a suivi cette révélation a été violente. Wolf s’est exilée grâce à l’invitation d’une artiste à venir vivre un an en Californie. C’est à ce moment qu’elle commence à travailler sur le mythe de Médée.

    Les critiques littéraires font facilement les rapprochements entre Médée et Wolf : le sentiment d’exclusion, la violence de la foule, le bannissement sont des traits que partagent ces deux femmes. Ce sont des boucs émissaires. Médée est une étrangère en cité grecque. Sa seule protection est son statut de femme mariée… qui disparaît avec les fiançailles de Jason et de Glaukè. Médée devient donc la parfaite coupable des maux de la cité. Wolf a subi le contrecoup du régime soviétique au point de devenir intolérable à son propre pays et d’être exilée.

    Un roman choral

    Ce roman, puisqu’il est sous-titré « Roman » en allemand, est polyphonique. Onze monologues portés par six personnages racontent les événements qui ont poussé Médée à l’exil. La trame chronologique est morcelée, ce qui, je dois bien l’avouer, m’a rendu la lecture un peu compliquée par moments. Aucune réelle indication de temps n’est donnée, certains événements très importants comme le tremblement de terre ne sont pas racontés, mais évoqués à travers leurs conséquences. Ce qui donne le sentiment d’avoir raté quelque chose dans les pages précédentes, force à revenir en arrière pour rien puisque l’événement n’est pas raconté.

    Médée parle pour les moments clés du récit comme l’ouverture et la fermeture du roman. Le reste du temps, des personnages qui lui sont hostiles (Akamas, Agaméda) ou qui oscillent entre amour et rejet (Jason, Glaukè) encerclent la parole de Médée. Ils nous donnent leurs connaissances et leur point de vue sur la situation. Seul Leukos, et encore, il faut attendre la fin du récit, aide Médée.

    La juxtaposition des monologues vient souligner l’échec de la communication entre les personnages. Échec qui conduira Corinthe à sa ruine, et les personnages à la mort, au rejet de la population, à l’exil.

    Une réécriture féministe

    Une portée féministe du texte n’est pas à mettre de côté, que l’on soit en accord ou non avec l’une ou l’autre conception de ce(s) mouvement(s), de cette, ces philosophie(s). En effet, la réécriture d’un mythe n’est jamais neutre. Globalement, Wolf redonne à Médée un caractère innocent et positif tout en condamnant le patriarcat. Si dans la version d’Euripide, Médée veut se venger de l’infidélité de Jason, chez Wolf, la passion amoureuse meurtrière féminine n’existe pas : « dans des relations à peu près matriarcales entre femmes, la jalousie à cause d’un homme n’existe pas ». Wolf déconstruit également le mythème de l’infanticide en partant d’un constat simple, tiré de la vision plus égalitaire de Colchide qu’a Wolf : « jamais une femme influencée encore par des valeurs matriarcales n’aurait tué ses enfants ». Toute une conception du patriarcat et du matriarcat, des lois anciennes et des lois des hommes, etc. est développée, mais je vous laisse découvrir cela à la lecture.

    Mon avis

    Je suis partagée à propos de ce roman. Est-que je suis satisfaite de l’avoir lu ? Oui, car l’analyse est enrichissante. Est-que je le relirai ? Rien n’est moins sûr. Tous les éléments que j’ai trouvés intéressants à analyser (et qui forment cet article) sont précisément ce que je n’ai pas aimé lire. Le style même de Wolf ne m’a pas dérangé, mais s’agissant d’une traduction, il est difficile d’émettre un jugement convenable.

    Citations

    Je n’ai jamais oublié ce que tu m’as dit un jour : s’ils me tuaient, il faudrait de surcroît qu’ils écrasent aussi ma fierté.
    Ils ont fait de chacun de nous celui dont ils ont besoin. Toi, le héros, moi la méchante femme. C’est comme ça qu’ils nous ont séparés.
    Amener Akamas à travailler sans réserve contre Médée, voilà une tâche excitante.
    Elles avaient voulu sauver Corinthe. Nous avions voulu sauver la Colchide. Et vous deux, cette fillette, Iphinoé, et toi, Absyrtos, vous en êtres les victimes. Elle est davanatage ta sœur que je ne saurais l’être.
    L’amour est brisé. La douleur a cessé elle aussi. Je suis libre.

    Si ce livre vous intéresse :