Après l'éclipse d'Eve Cambreleng

Une BD qui aborde à la fois le féminisme, le regard des autres, le découragement et le sentiment d'impuissance, c'était bien un sujet pour moi. Alors Après l'éclipse, qui écrit également la ténacité qu'il faut parfois avoir pour se confronter aux tierces personnes et l'importance des bonnes amitiés, c'était encore plus espéré. Un peu de sororité ne fait pas de mal dans ce monde qui laisse de plus en plus de place aux masculinistes…
Après l'éclipse, un synopsis qui fait du bien
Mia est féministe et ne s'en cache pas. Elle est fatiguée des injustices et de la place que les hommes se donnent. Alors, elle veut la prendre sa place à elle, mais face à ceux qui savent être à l'abri, l'ambition reste une mission périlleuse. D'ailleurs, afficher d'être féministe, ce n'est pas si simple. Dès que les proches l'apprennent, ils s'empressent d'ouvrir le dialogue, même contre les consentements, pour défendre des idées toutes prémâchées. Parce qu'être féministe, c'est pour beaucoup encore être "extrémiste" et marginalisée.
Alors que Mia et sa copine se rendent compte qu'au bout de 10 ans d'amitié, elles ne sont plus en accord avec leur ancienne bande, elles laissent de la place à de nouvelles rencontres. Ce sont de nouvelles copines plus en phase avec leurs idéaux et grands biens leur fassent. Elles se créent à elles 4 une safe place qui rappelle que tout n'est pas acceptable, qu'ensemble on est plus forte et qu'il y a des alliés partout.
La fatigue du militant : entre tristesse et colère
Cette bande dessinée est particulièrement réussie en ce qu'elle rappelle que les féministes subissent tout un tas de préjugés. Leur seul combat n'est pas que culturel, il est avant tout politique, juridique et judiciaire. Elles se battent pour l'égalité des sexes, mais cela signifie avant l'égalité dans le droit d'exister et d'être au monde. Les féministes sont une cible très appréciée des médias, des proches et des inconnus. Trop, pas assez, se montrer, se cacher. Les femmes sont critiquées, quoi qu'elles fassent, et quoi qu'elles disent. Faire preuve de raison ne suffit plus à contrer la mauvaise volonté. Il en est de même du sentiment de pouvoir ressenti par ceux qui dénigrent, parfois (souvent) sous couvert de dialogue ou d'humour.
Alors l'exaspération, elle est là. Il n'est jamais silencieux et il emporte tout. Mais ce que les gens veulent ignorer, c'est la blessure qu'ils laissent à celles et ceux qui se battent pour que les féminicides soient de l'histoire ancienne, pour que les femmes puissent sortir dans la rue sans risquer de se faire agresser verbalement ou physiquement, d'être violées, d'être tuées. L'espace public n'est pas réservé aux hommes et la colère des femmes est légitime. Entendez-là. Lisez.

Une prise de pouvoir féminine réussit
L'amitié est une réparation, une consolation et une joie. Elle panse nos plaies, apaise nos cœurs et nous renforce.
Il n'y a pas de petit combat. Celui qu'elles portent est particulièrement ardu et on sait qu'il n'avance jamais totalement dans le bon sens. Alors ces femmes qui se lient, qui retrouvent la joie de vivre et qui prennent de la place, ça fait du bien. Elles n'ont pas honte et se soutiennent. Cet élan de solidarité, que dis-je : de sororité, fait toute la poésie de cette BD. Entre doutes et réconfort, elles parviennent à créer un petit clan qui lutte ardemment et qui n'a plus peur d'exister. Vacances entre copines, sorties en boîte entre filles, sport entre elles… elles font preuve de bienveillance, sans jamais oublier leurs combats.
Preuve en est, elles ressortent plus fortes de cette amitié et répondent aux agresseurs comme le feraient des hommes. Elles se fortifient, elles entrent en confrontation, elles luttent. Parce que le militantisme revient aussi à ne pas se laisser faire dans la rue, quand bien même cela est notamment effrayant et difficile.

La BD en bref, on en pense quoi ?
J'ai particulièrement aimé la douceur du dessin et des couleurs choisies par la bédéiste. J'ai passé un moment très agréable, ressentant à la fois la colère de ces femmes et le soulagement de sentir que des groupes de femmes solidaires, sans mise en compétition, existaient. Ce réconfort vaut le coup, surtout quand le quotidien et la politique de notre mode ne le sont pas du tout.
Il est à mettre dans les mains de toutes les jeunes filles et femmes qui ont besoin de se remémorer que le combat continue et qu'elles ne seront jamais vraiment seules. Cette BD qui raconte une année autour des 23 ans rappelle en effet également qu'à cet âge encore, les femmes sont assaillies de questions et ont besoin de prendre position. C'est certain, avec Après l'éclipse, elles se sentiront soutenues.
- Eve CAMBRELENG, Après l'éclipse, éditions de la ville brule, 2026
- Cathy BAUR, Pisse mémé, Dargaud, 2023 pour une autre histoire de sororité et des personnages féminin un peu plus âgés ;
- Tomas MATHIEU, Les crocodiles, Lombard, 2014 pour une BD qui rappelle que les agressions dans la rue prennent de multiples formes, et en bonus il existe un deuxième tome !



