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    1 décembre 2020

    Lire La Cerisaie d'Anton Tchekhov

    Lire La Cerisaie d'Anton Tchekhov

    Tchekhov écrit La Cerisaie un an avant sa mort alors qu'il est malade. La rédaction de cette pièce qu'il veut comique lui est difficile. Il y présente un témoignage d'une époque de dépression et de désillusion.

    Résumé

    La Cerisaie, c'est l'histoire d'une famille aristocrate qui s'est appauvrie. Voilà trois ans que la mère, Lioubov, et la fille, Anya, étaient en voyage en Europe, à Paris. Mais le manque d'argent et les dettes forcent leur retour. Retrouver leur demeure et Varia, la fille adoptée par Lioubov, ne les enchante pas particulièrement.

    Elles ont plaisir à retrouver leur maison telle quelle, mais elles risquent de perdre ce lieu-mémoire aristocratique et cela les blesse. Et pourtant, Lopakhine, ce "moujik", veut aider. Il propose des solutions pertinentes mais chaque personnage est enfermé dans son propre monde. Chacun parle pour soi et non pour ou avec les autres. Chacun reste dans sa bulle jusqu'au drame...

    La Cerisaie est une pièce de théâtre symbolique

    De toute évidence, il faut lire La Cerisaie pour ce qu'elle est : une pièce de théâtre symbolique. Anton Tchekhov va créer dans son théâtre une forme nouvelle, avant-gardiste, symboliste. Il veut parler à la sensibilité de l'homme moderne. Dans cette comédie qui nous fait plutôt penser à un drame statique, la sensibilité touche peut-être plus les personnages que les lecteurs...

    Les cerisiers sont les sujets du drame. Ils représentent l'aristocratie et les souvenirs d'une riche vie aux yeux de Lioubov et sa famille. Mais ils portent un autre symbole pour Trofimov :

    Songez seulement, Ania, votre père, votre grand-père et tous vos aïeux possédaient des serfs, des âmes vivantes, vous devez les voir, ces êtres humains, ils vous regardent de chaque cerise du jardin, de chaque tronc d'arbre, vous devez entendre leurs voix…
    (Trofimov)

    Pour lui, les cerisiers représentent le servage et toutes les personnes envers qui la famille est redevable. Lorsque la pièce s'achève, les cerisiers sont abattus. Suivant l'axe de lecture, nous y lisons la fin de l'aristocratie, mais aussi la fin du servage. La seconde interprétation est renforcée par le fait qu'il s'agit d'un moujik, un ancien serf, qui fait abattre les arbres.

    La pièce de théâtre devrait être une comédie

    En lisant cette pièce, je savais que l'auteur avait voulu faire une comédie. Mais j'y ai été difficilement sensible. On oublierait presque de rire des farces et des maladresses des personnages. Le surnommé « vingt-deux malheurs » existe essentiellement pour nous faire rire. Mais je n'ai pas ri, ni souris, je ne me suis pas particulièrement amusée.

    Pourtant, elle comporte des ressorts comiques, là n'est pas le problème. Le fait est que La Cerisaie semble osciller entre tragédie moyenne et comédie héroïque. Mais une comédie héroïque un peu à côté. Pour être sensible au comique, il ne faut pas se prendre au jeu des personnages, s'identifier à eux, il faut les voir agir. Tchekhov place le quatrième mur pour nous présenter un tableau comique par ses réactions déplacées et par les répliques toujours en décalage des personnages.

    Tableau d'une société gangrenée

    En se plaçant « au-dessus » des personnages, j'ai apprécié la manière dont les monologues, masqués en conversations, se tissent pour former un panorama d'une société gangrenée. Malgré cela, Tchekhov ne fait jamais de choix entre le matérialisme de Lopakhine et l'aristocratie de Lioubov. Chacun porte son masque, chacun essaie d'agir comme il peut, mais tous sont soumis au joug du changement.

    Firs est le symbole parfait de ce changement d'époque. Tout le monde fait attention à lui, ce serf qui veut le rester, mais à la fin, tout le monde pense qu'il a été conduit à l'hôpital. Finalement, il est oublié. Il est vieux et malade et il a été abandonné dans ce jardin qui sera détruit, au son des cerisiers mourants.

    Citations

    Que la propriété, aujourd'hui, soit vendue ou non — quelle différence ? Tout cela est fini depuis longtemps, on ne peut pas revenir en arrière, l'herbe a envahi le sentier. Calmez-vous, ma chère amie. Ne vous faites pas d'illusions. Pour une fois dans votre vie regardez la vérité en face.
    (Trofimov)
    L'immense majorité de l'intelligentsia, telle que je la connais, ne cherche rien, ne fait rien et reste pour l’instant inapte à tout travail. Ils disent qu'ils font partie de l'intelligentsia, et ils tutoient leurs domestiques, ils traitent leurs moujiks comme du bétail ; ils négligent leurs études, ne lisent à peu près rien de sérieux, restent à se tourner les pouces, ne font de la science qu'en parlottes, n'entendent rien à l'art. Ils sont sérieux, ils ont des visages graves, ne parlent que de sujets très graves, ils philosophent, et pourtant, sous leurs yeux, les ouvriers mangent des choses infectes, dorment sans oreiller, à trente, quarante dans la même chambre - partout les poux, la puanteur, l'humidité, la souillure morale... C'est évident, toutes ces grandes discussions ne servent qu'à une seule chose : s'aveugler soi-même et aveugler les autres.
    (Trofimov)
    TROFIMOV : J'ai déjà tellement souffert ! Quand vient l'hiver, je suis affamé, malade, anxieux, pauvre comme un mendiant — et le destin m'a balloté ici et là ! Où n'ai-je pas été ? Mais malgré ça, toute âme, jour et nuit, chaque minute, était pleine de pressentiments inexplicables. Je sens venir le bonheur, Ania, je le vois déjà...
    ANIA : La lune se lève.
    TROFIMOV : Oui. La lune se lève. Et voici venir le bonheur, oui, il vient, de plus en plus près, j'entends ses pas. Et si nous ne le voyons pas, si nous ne le reconnaissons pas, aucune importance. D'autres le verront !

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