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    1 septembre 2020

    La panthère des neiges de Sylvain Tesson

    La panthère des neiges de Sylvain Tesson

    Le récit de voyage que nous offre Sylvain Tesson a reçu en 2019 le prix Renaudot et il est mérité ! Voici une petite pépite qui se dévore et se lit à tout âge pour découvrir un monde où l'homme n'a pas encore saccagé la terre. On peut dire que Sylvain Tesson est un homme engagé, sinon conscient des plaies que nous sommes pour la terre.

    Résumé

    La panthère des neiges est un récit de voyage, plus précisément, d'expédition. Sylvain Tesson, Vincent Munier, Marie et Léo vont au Tibet afin de rencontrer l'animal suprême supposé disparu : la panthère des neiges. L'attente de la découverte est insoutenable pour Sylvain Tesson, il place en cet animal tant de symboles et de caprices. Mais pour Vincent Munier, ce voyage ne peut pas être une vraie déception. Au-delà de la panthère, objet visé, il y a d'autres animaux qui méritent leur place dans son album. Ce récit est une délicieuse confrontation entre l'homme, l'animal et la modernité.

    Photographier l'animal et l'homme, un acte de foi ?

    Portrait d'un animal, portrait d'un homme

    L'homme se préoccupe de l'homme. L'humanisme est un syndicalisme comme un autre.

    Ici, ce n'est plus seulement la panthère qui est l'objet du récit mais aussi Vincent Munier, photographe animalier talentueux. Une grande place lui est laissé dans le récit. En effet, il est à la fois le destinateur (celui qui confie la quête) du voyage et l'adjuvant, le bras droit du "héros" de l'histoire. L'histoire est possible grâce à lui. Son caractère et ses pensées se dévoilent au cours du livre, ainsi que sa patience et son don pour l'art de l'affût. Ses images sont poétiques et non pas scientifiques. Il s'engage en montrant, non pas ce que les spécialistes veulent voir, mais la beauté de la nature sauvage et indomptée. Il est dit dans La panthère des neiges que Munier est accompagné d'une femme prénommée Marie, venue pour le filmer lui, pendant son expédition, afin d'en tirer un documentaire. L'homme, qui recherche la présence de l'animal, se transforme ainsi en un objet à part entière du voyage. Vincent Munier est montré à son tour dans son métier, dans sa passion.

    Le documentaire vidéo est utilisé pour répandre l'image du photographe et sa perception visuelle de la faune. Le documentaire montre principalement un point de vue intellectuel et scientifique. On montre des images, on explique, on prouve. On recrée l'image des photographies en ne choisissant plus un instant, mais en montrant le choix du tableau photographié. Mais une visée scientifique ne suffit pas pour ce voyage. Pour décrire l'existence et la perception sensorielle de Vincent Munier face aux choses, il fallait qu'un poète fasse de lui un être animé de paroles et de pensées intimes, il fallait le sortir de son environnement pour montrer sa singularité face au monde moderne. Ecrire Vincent Munier, c'est apporter le versant artistique et poétique des photographies du personnage. Le documentaire donne alors un regard plus scientifique sur la pratique de la photographie et le récit l'aspect poétique de la pensée de Vincent Munier.

    Un acte de foi envers la nature

    Sous les voûtes de mon enfance et sur cette pente du Tibet, régnait la même inquiétude, suffisamment diffuse pour me sembler bénigne mais constamment présente pour n'être pas légère : quand prend fin l'attente ? Il y avait une différence entre la nef et la montagne. A genoux, on espère sans preuve. La prière s'élève, adressée à Dieu. Vous répondra-t-il ? Existe-t-il seulement ? A l'affût, on connaît ce que l'on attend. Les bêtes sont des dieux déjà apparus. Rien ne conteste leur existence.

    Si le regard de Sylvain Tesson est en évolution au cours du roman vis-à-vis de l'attente et de l'apparition ultime, il finit par percevoir, comme son ami, une divinité à travers les animaux. Le yak devient l'animal divinisé, lui qui n'a pas changé depuis la nuit des temps. Il est lourd, solide et puissant. Il représente la sérénité et la constance. Nous constatons également que l'animal se fait le maître d'un apprentissage. L'homme apprend de lui, en le contemplant, à mieux se camoufler, à mieux percevoir les regards invisibles qui guettent à chaque instant l'être humain. L'homme apprend au contact de la bête comme les Mongols ont appris les techniques de chasse au contact des loups (Le dernier loup, Jiang Rong). L'animal est maître suprême car lui n'a pas besoin d'apprendre de l'humain. C'est l'instinct qui le guide. L'animal devient alors un dieu et l'affût un acte de foi qu'on lui porte.

    L'homme contemplatif contre l'homme en quête de sens

    Dans ce récit de voyage, Sylvain Tesson devient le témoin d'une apparition animale autant qu'humaine. Il est le dépositaire de la philosophie de vie de son ami Vincent Munier.

    Confrontation entre l'homme contemplatif et le poète

    Munier, tristement :
    - Mon rêve dans la vie aurait été d'être totalement invisible.
    La plupart de mes semblables, et moi le premier, voulaient le contraire : nous montrer. Aucune chance pour nous d'approcher une bête.

    Ce qui sépare considérablement la pensée de Sylvain Tesson par rapport à celle de Vincent Munier est l'ambition de leur voyage. V. Munier recherche les traces du visible et de l'invisible. Il veut contempler l'animal et voir ce qu'il est, la façon dont il agit. Il veut le prendre en photo tel qu'il se présente à lui. L'animal n'a pas de moral dit-il, c'est une notion bien trop humaine. C'était pourtant la tentation de S. Tesson. Il voulait voir en l'animal ce qu'il n'est pas. Là où Munier contemple l'animal et en tire des enseignements ainsi que des surprises, l'auteur attend des symboles et des apparitions humaines. L'auteur veut trouver les bons mots pour exprimer ses idées, mais il apporte dans ses analyses du monde animal quelque chose de trop moderne. Vincent Munier devient alors celui qui transmet sa perception, plus primitive et contemplative, du monde animal. Il reprend S. Tesson en lui indiquant ce qui lui semble est plus proche de la réalité.

    Le poète cherche le sens et les symboles, il veut dévoiler le sens caché des réalités. Ne dit-on pas que le poète est la clé qui dévoile les mystères du monde ? Eh bien c'est ce que cherche à faire Sylvain Tesson. Il décrit la fulgurance de l'apparition, la rareté de l'animal et son don pour le camouflage. Pour ces raisons, il invoque en lui l'amour : celui d'une mère disparue et d'une femme perdue. La panthère est le réceptacle de l'attente de l'amour et de la rareté de ce sentiment. Au poète s'oppose le contemplatif, comportement souvent associé au philosophe qui contemple la ville d'aussi loin qu'il le peut, sans jamais se mêler au monde. Dans ce cas,Vincent Munier admire non plus les milieux urbains mais les paysages immaculés. Il est dans la recherche de l'instant, que la panthère apparaisse ou non, ce n'est pas le plus important. D'ailleurs, il lui est déjà arrivé de la croiser sans l'apercevoir. En effet, quelques mois après avoir pris des photos, en regardant attentivement le faucon visé sur le rocher, il découvre à l'arrière-plan l'impensable : une panthère qui l'observe. Ce qu'il perçoit intimement, c'est le regard des animaux sur lui. Il sait qu'il est autant le sujet des regards que l'observateur et c'est pourquoi il se fait également le témoin des apparitions inattendues.

    L'art du poète : écriture et quête du mot juste

    Cette recherche du poétique chez Sylvain Tesson s'est d'ailleurs sentie, un peu lourdement parfois, au tout début de son histoire. Il cherchait le mot juste, le bon vocabulaire, mais trop de recherches a appesantie quelques phrases. Certaines répétitions se sont aussi parfois glissées dans le texte. Il a probablement voulu chercher la création d'image poétique dans la double description d'une perception. La reformulation ne porte pas toujours plus que la phrase première mais a tout de même l’intérêt de démontrer son état contemplatif. Mais ces petites répétitions n'enlèvent en rien la qualité littéraire de cet auteur. Les chapitres sont courts mais denses et il parvient sans mal à nous transporter du monde de glace au monde moderne. Qui plus est, il admet lui-même chercher le mot juste et s'en amuse, donc on lui pardonne tout !

    Une quête d'anti-modernité ?

    Le récit de voyage met en lumière deux identités : celle de Sylvain Tesson, l'homme moderne qui se presse et qui court le monde et celle de Vincent Munier, l'homme contemplatif capable de rester de longues heures camouflé pour apercevoir un bout de nature sauvage. Cette rencontre reflète une sorte de modernité confrontée à l'anti-moderne.

    Le monde moderne en constant mouvement

    Sylvain Tesson admet, au début de son ouvrage, avoir des ambitions pour ce voyage et ne pas supporter l'état d'attente. Il a besoin d'être en mouvement, de parcourir le monde, de voir le monde d'au-dessus en se promenant sur les toits. L'attente est pour lui quelque chose de peu naturel. Il nous confie ceci :

    Je tenais l'immobilité pour une répétition générale de la mort.

    Il vit dans un monde pressé qui bouge beaucoup et, comme cet univers, il reste en action. S'il pense également que le monde moderne a pour symptôme la fainéantise, l'habilité à la destruction et le surpoids des hommes, il ne peut pas se targuer de ne pas faire partie de ce monde. Il fait de l'homme un "nettoyeur", il efface du monde ce qu'il a de sauvage et s'impose dans le paysage. Il détruit, il nettoie, il efface du monde ce qui le précédait. Mais une image l'obsède et se répète au fil des pages : l'homme dans son état primitif, qui reste dans sa grotte et qui chasse autant qu'il se fait chasser. C'est l'homme qui n'a pas encore dominé le monde animal. Les hommes n'auraient peut-être pas dû sortir de leurs grottes nous dit-il. Il ne devrait pas chercher à s'augmenter (Mode littéraire, le transhumanisme, lire "augmenter l'homme") mais plutôt à "vénérer" ce qu'il possède. Cette pratique serait la garante d'un monde plus sain, mais :

    Il est plus difficile de vénérer ce dont on jouit déjà que de rêvasser à décrocher les lunes

    Un monde moderne égoïste à surpasser

    Hier, l'homme apparut..son cortex lui donna une disposition inédite : porter au plus haut degré la capacité de détruire ce qui n'était pas lui-même tout en se lamentant d'en être capable.

    Sylvain Tesson avance l'idée que le monde moderne et l'homme en général est égoïste. N'est-ce pas typiquement humain d'avoir un ego ? C'est pourquoi il part à la recherche d'un autre état qui ne lui est pas ou plus naturel. Il est en effet question de la nature de l'homme. L'homme a perdu sa patience et son autonomie, il n'est plus que l'esclave au service de celui qui le nourrit. Sylvain Tesson souhaite donc apprendre un autre état de vie, celui qui ramène à l'essence de l'homme sans l'obligation de tuer pour se nourrir. C'est une chasse dont les balles sont des photographies. Il part en quête du beau, du sauvage et du poétique.

    Pourtant, il va mener cette expérience sans parvenir à se détacher totalement de la modernité. Il continue à attendre de voir la panthère et ne se serait pas satisfait de ne pas l'observer. Lui qui pense que le monde moderne est égoïste, il ne peut s'empêcher de développer une forme de narcissisme à son tour. Il veut voir dans l'apparition de la panthère autre chose qu'une manifestation animale rare et sublime. Il sait d'avance - et cela conditionne son attente - qu'il assimilera à la panthère la figure de deux êtres aimés : sa défunte mère et la femme aimée dont il est séparé. Il veut voir en la panthère des symboles qui le ramène à sa réalité d'homme. Ce n'est plus une déesse de la montagne ou une espèce animale mais une représentation. Pourtant il le sait, ce n'est pas ce qu'elle veut être et S. Tesson tente de se détacher des significations qu'il veut y voir, sans y parvenir totalement.

    Citations

    Il m'avait raconté sa vie de photographe animalier et détaillé les techniques de l'affût. C'était un art fragile et raffiné consistant à se camoufler dans la nature pour attendre une bête dont rien ne garantissait la venue. On avait de fortes chances de rentrer bredouille. Cette acceptation de l'incertitude me paraissait très noble - par la même antimoderne.
    Au "tout, tout de suite" de l’épilepsie moderne, s’opposait le "sans doute rien, jamais" de l’affût. Ce luxe de passer une journée entière à attendre l’improbable !

    Si ce livre vous intéresse :

    Sinon...

    Si vous souhaitez découvrir un autre récit de voyage (initiatique) dans les pays froids avec un animal comme quête, lisez notre article Croire aux fauves de Nastassja Martin