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    25 août 2020

    Analyse de La peste d'Albert Camus

    Analyse de La peste d'Albert Camus

    Pendant le confinement, nombreux ont été les lecteurs à lire La peste d'Albert Camus. Cet engouement pour le roman était évident. En effet, pendant une période de crise sanitaire et de confinement, qui ne serait pas tenté par des récits dramatiques mais qui donnent aussi espoir ?

    Résumé

    Le narrateur de l'histoire (qui ne dévoilera son identité qu'au tout dernier chapitre) se propose de nous faire la chronique de l'épidémie de peste qu'il a traversé à Oran en 194., en toute objectivité et selon des documents qu'il a amassés. C'est ainsi que nous suivrons le docteur Bernard Rieux, toujours auprès des patients et qui s'épuise dans la lutte ; M. Tarrou, un homme dont l'équité et l'engagement ne seront plus à démontrer ; et quelques autres personnages dont Rambert, Grand et Cottard qui donnent au roman un charme certain. Tous luttent contre la maladie qui touche leur ville, ils vivent comme le peut un homme en sursis et de page en page, c'est le désespoir des villageois qu'ils nous font traverser. Mais c'est aussi toute l'humanité des volontaires et des malades qui est mis en avant. Chacun souffre, tous doivent se tenir éloignés les uns des autres, mais chacun fait sa part.

    La peste, versant de L'étranger ?

    La bêtise insiste toujours, on s'en apercevrait si l'on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux.

    L'étranger est l'un des romans les plus lu d'Albert Camus et sa lecture ne laisse pas de marbre. A la lecture, je n'ai pu m'empêcher d'opérer un rapprochement entre ces deux romans en constatant leur opposition ainsi qu'une certaine similarité. Le rapprochement principal que nous pouvons voir est dans l'utilisation de l'absurde. En effet, Jean Tarrou, l'un des personnages centraux de l'histoire, meurt de la peste lorsque celle-ci s'éteint et que la ville rouvre ses portes. Le personnage de Cottard caractérise lui aussi l'absurde. Avant la peste, il tente de se suicider alors qu'il ne semble pas avoir de raison particulière. Mais au moment de l'épidémie, il dépense plus que nécessaire, il fréquente tout le menu gratin de la société, il sort et se réjouit de la situation. En effet, il risque l'arrestation si l'épidémie prend fin. Il représente ceux qui profitent de l'épidémie pour vivre en paix et dénote par rapport au reste de la chronique.  

    Le rapprochement entre ces deux romans d'Albert Camus n'est pas non plus innocent. Les lecteurs attentifs auront sûrement en tête l'une des phrases du roman :

    Grand avait même assisté à une scène curieuse chez la marchande de tabac. Au milieu d'une conversation animée, celle-ci avait parlé d'une arrestation récente qui avait fait du bruit à Alger. Il s'agissait d'un jeune employé de commerce qui avait tué un Arabe sur une plage.

    Cela ne vous rappelle rien ? Ce qui est évident dans L'étranger, c'est que l'homme est soumis parfois à des règles qui le dépasse. Il agit sans le vouloir et sans force de conviction. Il ne semble pas libre de ses décisions. Dans La peste, il peut agir et il peut mal agir sans volonté de faire du tort, mais il est libre de la façon dont il vit et répare ses erreurs. La parfaite opposition à Meursault est Jean Tarrou. Ce dernier a un père juge qui "plaide pour la mort". Il organise la mort des condamnés plus qu'une sentence et cette action va marquer profondément Jean Tarrou. A partir de là, il va lutter contre les assassins mais en deviendra un contre son gré. Alors il lutte pour les pestiférés. En s'engageant comme volontaire pour soigner les pestiférés, ce n'est pas une conduite qu'il se rachète, mais la paix qu'il cherche en étant du côté de ceux qui sont victimes plutôt que bourreaux. La peste est l'espoir et l'union d'une communauté où L'étranger représente la perte de sens et l'individualité.

    Le poids de la solitude créé par la séparation

    A des degrés divers, dans tous les coins de la ville, ces hommes et ces femmes avaient aspiré à une réunion qui n'était pas, pour tous, de la même nature, mais qui, pour tous, étaient également impossible. La plupart avaient crié de toutes leurs forces vers un absent, la chaleur d'un corps, la tendresse ou l'habitude. Quelques-uns, souvent sans le savoir, souffraient sans d'être placés hors de l'amitié des hommes, de n'être plus à même de les rejoindre par les moyens ordinaires de l'amitié

    Albert Camus crée des personnages particulièrement solitaires. Au début de la chronique, aucun des personnages phare de l'histoire ne se connaissent réellement, ils se lient d'amitié au fil du roman. Et, même si certains sont accompagnés dans la vie, ils sont systématiquement séparés des êtres aimés : la femme du docteur Rieux est en maison médicalisée en dehors d'Oran, Rambert est prisonnier d'une ville qui n'est pas la sienne loin de celle qu'il aime, et d'autres ont perdu leurs proches. Chacun mène sa vie dans la solitude la plus complète et ce n'est que l'épidémie qui créera du lien.

    Mais ce lien qui est essentiel au déroulé de l'histoire et aux personnages est constamment contrebalancé par le sentiment de l'exil. Tous les habitants sont exilés de leurs propres vies, ils doivent vivre sans espoir d'avenir les instants présents. Seulement, le présent n'a plus vraiment d'intérêt lorsqu'il n'apporte rien à l'avenir. Ainsi, les personnages perdent le goût de l'amour, des camaraderies et il ne reste plus que la tristesse et le poids de la mort des proches et d'une vie qui prend fin en même temps que le système sociétal. Mais le retour à une société ouverte sur le monde est loin de régler cette problématique. En effet, le cœur des hommes est changé après cette crise et le monde du dehors ne se mélange plus aussi naturellement qu'avant avec le monde post-épidémie.

    Remplir le métier d'homme

    Peut-être, répondit le docteur, mais vous savez, je me sens plus de solidarité avec les vaincus qu'avec les saints. Je n'ai pas de goût, je crois, pour l'héroïsme et la sainteté. Ce qui m'intéresse, c'est d'être un homme.

    Le métier d'homme c'est faire le bien

    Une autre notion essentielle au roman est celle de remplir son métier d'homme. Parrou comme Rieux évoqueront souvent cette idée. Parrou tend à la paix et au bonheur, il dit espérer pouvoir être saint sans être religieux. A cela, Rieux lui répond qu'il préfère simplement faire son métier d'homme. Son travail est alors d'avancer dans la dignité et d'être solidaire envers les siens. Les siens ne reflète pas ici sa famille ni même sa communauté, mais tous les autres hommes dans un devoir de solidarité et d'humanité. Parrou admire en cela Rieux puisqu'il admet ne pas être assez ambitieux pour vouloir accomplir le métier d'homme.

    Rieux, lui, prend à bras le corps son idée. Il est celui qui soigne les patients et qui lutte contre les cachotteries du gouvernement. Il refusera qu'on fasse semblant, il veut proclamer l'état de crise, d'épidémie, de peste, alors que les autres médecins sont frileux et jouent sur les mots et les définitions pour se tirer d'affaire. Le docteur Rieux est également extrêmement humain pour une autre raison, celle qui l'a conduit à devenir médecin. En effet, il admet ne pas croire en Dieu et ne pas vouloir laisser un être Tout Puissant décider de la vie ou de la mort des gens. Il est là pour réparer l'homme, pour l'extirper de la mort quand il le peut. En cela, il sait qu'il sera toujours contrarié car la fin de tout être est la mort. Il sait qu'il n'offrira qu'un instant de répit face à la destinée et rejettera les supplications comme autant d'impossibles que de blessures.

    Albert Camus se fait homme en dénonçant

    Albert Camus, lui, remplit dans cette chronique son métier d'homme en donnant un sens particulier à l'épidémie. La maladie est en réalité le reflet des guerres qui touchent Oran pendant la période d'écriture du roman. Ainsi, le "camp d'isolement" qui sert à confiner les membres de chaque famille séparément sont un reflet des "camps d'internement" et l'inhumation des morts de la peste ne sont pas sans rappeler les fours crématoires utilisés par les nazis. C'est donc un récit engagé et, par les divers personnages qui traversent le roman, c'est Albert Camus lui-même qui se dessine. Ainsi, Rieux en est le porte-parole, Grand est le littéraire qui remanie une phrase sans s'arrêter comme Camus lui-même, Tarrou est celui qui porte son combat contre la condamnation à mort, etc.

    Il utilise aussi la satire pour dénoncer les gouvernements qui créent des procédures là où il faut de l'humanité, comme si un document pouvait résoudre tous les problèmes. Ils tardent à agir et ce n'est pas le gouvernement qui créera la "résistance", ce sont les civils eux-mêmes, représentés par Tarrou, qui prendront les choses en main et créeront les "formations sanitaires volontaires" en toute connaissance des risques...

    Un roman qui a plu pendant le confinement car il nous ramène au Coronavirus

    La peste a connu un grand essor pendant le confinement et cela n'est pas sans raison. En effet, Albert Camus nous fait découvrir une ville confinée, coupée du monde, où l'isolement est de mise et l'issue incertaine. C'est également, comme dans toute épidémie, une maladie dont on ne contrôle pas tous les tenants et aboutissants. Elle rappelle au lecteur sa propre situation : des services gouvernementaux qui se veulent rassurants et tardent à agir, un confinement qui inquiète, une période de joie extrême puis de fatigue. Le début du roman évoque parfaitement bien ce qu'a pu ressentir un citoyen du monde en l'état actuel des choses : un confinement qui se veut, dans notre situation, mondial ; et des retards dans la gestion des choses.

    Mais ce qui peut faire la force de cette lecture pour quelqu'un ayant ouvert le roman pendant le confinement, c'est de permettre au lecteur de voir qu'il y a toujours un engagement citoyen. Il y a des morts, mais il y a toujours un moment où la maladie perd de sa force et la vie revient "à la normale". Cette lecture a probablement offert à ses lecteurs une vision de la porte de sortie vers laquelle nous nous dirigions. Mais attention, comme le dit le narrateur, la maladie est toujours en sommeil quelque part.


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