Le printemps reviendra, de Nour Malowé

Nous sommes en Afghanistan, en 2021. L’armée américaine s’en va et tout le monde sent le drame arriver… Les talibans, déjà aux portes du pays, ne manqueront pas d’en profiter pour reprendre le pouvoir. Ils le feront au détriment des populations afghanes et surtout de ses femmes et de ses enfants.
Je vais faire ce que je ne fais jamais, je vais écrire d’une traite ce billet littéraire, tant je peine à mettre en mots et en ordre toutes les émotions que ce livre m’a laissées. Ce roman provoque une déchirure, une plaie qu’on sait encore ouverte pour toute une partie de notre monde. Je crois qu’elle en est d’autant plus sévère que Marwa, notre héroïne, sait et nous également bien malgré nous.
Nous suivons Marwa, épouse, chirurgienne et mère de famille. Elle vit amoureuse et libre dans un Afghanistan sous la surveillance de l’armée américaine, puissance écrasante contre les talibans. C’est grâce à eux qu’elle a pu devenir femme médecin, femme savante. C’est aussi par leur biais qu’elle peut conduire, laisser ses cheveux détachés et visbles de tous, porter des robes, lire et penser comme elle l’entend. Mais elle sait, elle l’a déjà vécu : bientôt, les talibans reprendront le pouvoir et il ne restera rien de sa liberté, ni de celle des femmes et des enfants. Les nées filles seront assassinées et les jeunes mères punies. Les garçons se transformeront en de la chair à canon aux mains des talibans. Et ses enfants à elle, que leur arrivera-t-il ? Ses fils iront à la guerre probablement et sa fille sera vendue à un ennemi pour le mariage, pour engendrer des fils et elle sera un outil au service du foyer. De leur règne, il ne restera ni amour, ni musique, ni liberté.
Et elle, que deviendra-t-elle ? Elle sait ce qui l’attend puisqu’elle est justement instruite, et ce n’est pas beau à voir. Elle l’a déjà éprouvé, quand elle était jeune. Son mari et elle comptent les jours, ce n’est qu’une question de temps avant d’expérimenter le pire. Elle ne sait comment s’y soustraire : prendre la fuite et vivre à demi ? Rester et être condamnés, mais chez soi ? Aucune solution ne semble la bonne et face à l’exode de tant des leurs, elle essaie aussi de sauver ses enfants. Cependant, s’échapper n’est pas si simple et lorsque ses deux fils prendront la décision de combattre auprès des résistants, il ne sera plus imaginable d’être séparés. Ils vivront leurs derniers jours libres ensemble, en préparant au mieux le futur.
Dans cette histoire qui fait Histoire, toutes les violences sont dites, les femmes mutilées sont vues, les enfants sacrifiés sont entendus, les visages qu’on efface marchent sur le devant de la scène. Nour Malowé leur rend au moins ça : si ces personnes sont des victimes, elles sont aussi des résistantes telle Marwa qui exercera jusqu’à la fin ou Sahar qui luttera dans les forces libres. Et si ce roman est particulièrement éprouvant humainement à lire, Marwa ne nous laisse pas sans un enseignement apaisant : le printemps reviendra, la paix retrouvera le chemin de son pays et sa fille, elle, est "à l’abri". Elle qui, d’ailleurs, croyait fort en ses convictions de jeune fille amoureuse, comprend en fin de compte l’ampleur de la cruauté de son sort.
Cette fiction nous rappelle que la barbarie existe encore, que les femmes et les enfants sont toujours sur la sellette lorsque les hommes prennent le pouvoir et que ce n’est pas qu’un problème de volonté. Nour Malowé nous remémore que fuir comme rester est un choix courageux et avant tout douloureux et ce n’est pas de trop au vu du contexte politique actuel. Je l’admets, ce livre a été particulièrement éprouvant pour moi à lire, car il me ramène constamment à mes incertitudes et à mes questionnements quant à la guerre. Il a appuyé fort sur une peur qui ne peut quitter les mères. Et si le printemps revient toujours, cela n’empêchera jamais que l’hiver a été froid et que la souffrance a régné. Les femmes ont lutté et continuent encore, dans ce roman comme dans la vraie vie, et jamais nous ne mesurerons assez le courage de celles qui endurent et renoncent à rêver et à leur liberté.
- Nour MALOWE, Le printemps reviendra, éditions Le récamier, 2024
- Kaouther ADAMI, Les petits de décembre, 2020

