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    30 mars 2021

    Normal People de Sally Rooney

    Normal People de Sally Rooney

    Normal People de l'autrice Irlandaise Sally Rooney est très médiatisé. Son roman a d'ailleurs remporté un grand succès et est déjà adapté en série télévisée. L'histoire d'amour de deux jeunes qui se découvrent n'y est probablement pas pour rien. Ce livre sait retranscrire le doute, l'amour, le désir et le dégoût en donnant un aperçu des "gens normaux" pour reprendre le titre du livre. Ce n'est plus simplement une banale histoire d'amour clichée à souhait, non. Dans ce roman, Sally Rooney nous fait rencontrer l'amour passion comme il peut être vécu, sans mensonge et sans embellissement.

    Résumé de Normal People

    Connell et Marianne entretiennent une relation ambiguë. La mère de Connell est la femme de ménage de la mère de Marianne, ce qui inclut d’ores et déjà une relation de supériorité. Cependant, Connell semble ne pas le vivre trop mal. Ce qui rapproche ces deux personnages, c'est un désir de l'autre et un mystère autour de ce qu'ils ressentent et leurs envies. Ce qui les éloigne, c'est le regard des autres, la peur de l'inconnu et la différence de classe sociale.

    Pourtant, ils vont traverser ensemble les années lycée et la faculté. Ils vont apprendre de leurs désirs et à se découvrir l'un auprès de l'autre. Leur relation n'est pas pour autant saine et stable. Elle est plutôt tourmentée à l'image de leur jeunesse blessée. Ils traversent les deuils, les violences physiques, les différences de classe sociale et le rejet des autres. Ils subissent aussi les moqueries et les ragots. Ce n'est rien d'exceptionnel à l'âge où il se trouve, mais on minimise trop souvent l'effet que cette forme de violence verbale peut avoir sur une personne jeune et parfois fragile.

    Malgré tout, ils ne savent pas tout à fait ce qu'ils sont l'un pour l'autre. Ils prennent des routes différentes qui finissent toujours par se croiser. Et l'un auprès de l'autre, ou parfois loin de l'autre, ils grandissent et évoluent pour devenir les adultes qu'ils devront être. Leur amour-amitié pourra-t-il subsister à tous ces changements ? Les deux personnages le découvriront en grandissant, mais nous laissent en dehors de l'histoire dans un suspens final.

    Récupérer un cliché pour mieux le briser

    Le début de l'histoire est tout à fait cliché et reprend les attendus de l'histoire d'amour pour jeune adulte, ou presque. Marianne et Connell sont tous les deux des intellectuels qui grandissent dans le même environnement. Ils sont attachés l'un à l'autre sans que personne ne sache pourquoi, ni le lecteur, ni eux-mêmes. Cependant, une différence majeure vient casser l'image d'une belle idylle naissante : la mère de Connell est la femme de ménage de la famille de Marianne. Lui est pauvre, elle est riche. Au moins, cette fois ce n'est pas la pauvre petite qui est pauvre et qui attend l'élévation sociale grâce au charmant prince. Non.

    On est tous d'accord pour dire que ce début d'histoire est très cliché, vu et revu en littérature. L'amour a beau être un thème universel, au bout d'un moment, le sujet est vite épuisé lorsqu'on arrive après des millénaires d'amours écrits, passant du romantisme au réalisme, jusqu'à la folie ou devenant surréaliste. Pourtant, Sally Rooney parvient à surprendre son lecteur, à la fois pour la simplicité de son histoire que par son originalité. Je trouve que le traitement des personnages et leurs troubles racontent la vérité. Elle raconte une adolescence et une vie de jeune adulte troublée et non pas idéalisée.

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    Un héros masculin qui n'est plus tout-puissant

    Connell est un homme prisonnier de son statut social. Pour compenser le fait d'être un prolétaire, il s'enferme dans le regard des autres. Ses amis de lycée l'aiment tous, sans qu'il n'ait à parler, sans qu'il n'ait besoin de bouger le petit doigt. Pourtant, certains aspects de cette forme de respect l'emprisonnent dans un mutisme qui lui déplaît parfois. La peur du regard des autres, de perdre le respect de ses proches le prive de ce qu'il souhaite. C'est une véritable course à la réputation qui engendre aussi parfois des propos violents à son égard, mais il accepte et ne dit rien. Ce que pensent les autres passe avant ses propres sentiments, et surtout avant ceux de Marianne qui n'est pas populaire et est rejetée de tous.

    Connell se trompe, son mutisme et ses doutes sont une preuve de manque de confiance en soi. Il veut se découvrir mais il a peur. Peur de faire l'amour à des filles, peur de ses désirs, peur de mal faire, peur de perdre l'image que les autres se sont faite de lui. Il s'agit d'un qui se sent prisonnier de sa classe sociale et ne pense pas pouvoir atteindre Marianne, cette fille un peu étrange, qui reste en partie étrangère et inaccessible car le tabou de l'argent se fait sentir. Cependant, c'est aussi un héros qui se construit et qui n'est pas encore embrigadé dans un avenir bien tracé. Il a le temps de grandir et de se découvrir. Alors, ce personnage trouble qui passe par la dépression n'est plus tout puissant, il n'écrase pas les autres personnages de sa virilité. La seule personne qu'il atteint de ses doutes sur son rôle et sa masculinité, c'est lui-même.

    Une forme d'amour adolescente ravageuse

    Les deux personnages ne sont pas bien définis. Sur quatre ans, ils s'aiment et se quittent, ils découvrent leur corps l'un avec l'autre et commettent des erreurs sous la pression qu'ils pensent venir des autres. Pourtant, il n'y a que qui décident de leur avenir. Ils apprennent donc à se découvrir dans une forme d'amour adolescente et ravageuse. C'est aussi la découverte des corps sans prétention, l'inquiétude de ce qui se fait ou pas, comment s'y prennent les autres. Il n'y a pas d'assurance, qu'un mouvement qui tend à l'union et qui tâtonne par moments. Ce sont simplement deux personnes qui apprennent la sexualité et qui communiquent. Mais parler de sexualité est plus facile que de parler des sentiments. Le sexe, surtout au lycée, ça fait qu'on est bien vu.

    L'amour, c'est plus délicat, personne ne sait exactement ce que l'autre ressent ou doit ressentir et comment les proches recevront cet amour. La peur des a priori est d'ailleurs ce qui retient toujours et encore les personnages lorsqu'ils évoluent dans le milieu universitaire. Bien que la situation se soit inversée, Marianne est bonne envers Connell, alors que celui-ci a été rude avec elle au lycée. Qui plus est, ils ne sont même pas sûrs d'eux-mêmes et ratent les bons moments. Rien n'est pourtant perdu, le désir et la tendresse qu'ils ressentent l'un pour l'autre trouveront un chemin unique, celui tracé par deux intellectuels qui se sentent eux-mêmes auprès du partenaire. Le chemin est difficile et ne se fait pas sans erreur, mais n'est-ce pas aussi ça, l'amour : un chemin tortueux auquel on s'accroche par tendresse ?

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    Vivre avec ses blessures personnelles et celle de l'être aimé

    Le roman de Sally Rooney met aussi en avant les blessures personnelles. Marianne et Connell sont deux intellectuels qui se posent beaucoup de questions sur eux-mêmes et sur la société. Si Connell est prisonnier de son statut de prolétaire, il se sent aussi rejeté, incompris et sa timidité le prive de certaines relations sociales. Il se plonge alors dans la littérature et se raccroche à Marianne comme une bouée de sauvetage. Mais il ne sait pas s'il pourra un jour sortir de sa condition sociale. Il n'oublie pas non plus, bien que ce soit peu dit dans le roman, que Marianne paie les tickets de cinémas et toutes les sorties qu'ils font à deux. Il est aussi marqué par l'absence de son père. Bien qu'il ne veuille pas le connaître, cette forme de rejet retrace bien un malaise avec la situation. Dans les situations difficiles pour lui, il en vient à se demander si sa mère n'aurait pas été plus heureuse sans lui.

    De l'autre côté, Marianne a vécu avec un père violent. Son père maintenant décédé, elle n'est pas moins détestée de sa famille et sous l'emprise de la violence de son frère. Alan, le grand frère, s'en prend à elle. Il est instable et virulent, mais cela n'est probablement que le reflet d'une souffrance à cause d'un père absent, d'une mère qui ne porte d'importance qu'à lui. Il se configure dans l'état d'esprit du père. Il devient lui, mais sans l'assumer, avec la fragilité d'un enfant perdu. Cette situation familiale et sa violence ont de graves répercussions sur Marianne. Elle ne s'aime pas, elle pense qu'elle mérite de souffrir et en vient à demander qu'on la blesse. Elle est ravagée et semble ne plus supporter le bonheur. Elle s'inflige des souffrances : l'alcool, la drogue, les relations sexuelles masochistes, la brutalité des partenaires qui lui manquent de respect. En grandissant, elle doit apprendre à faire avec et à s'aimer, toutefois, cette démarche n'est pas possible sans le soutien de quelques proches.

    Normal People en quelques mots :

    La toxicité de la relation des deux personnages n'enlève rien à leur amour, mais ils doivent combattre leurs penchants naturels et accepter le regard de l'autre. Ils doivent se soumettre à l'image que leur renvoi autrui et trouver leur vrai visage. Sally Rooney, avec Normal People, nous offre une (belle ?) histoire d'amour ravageuse et parfois violente entre deux jeunes gens qui s'aiment sans aucun doute mais qui refusent de le voir.

    Elle nous offre une relation tourmentée par la violence des années de jeune adulte et par les troubles personnels. Au final, personne ne saura si cette relation est destinée à les rendre heureux ou si elle s'arrêtera à nouveau puisque Sally Rooney nous laisse dans un suspens qui n'en est pas tout à fait un, mais qui reste dans la ligne directrice du roman.

    Citations

    Ce n'est pas très sérieux, intellectuellement, de s'inquiéter pour des personnages de fiction qui décident de se marier. Mais il n'y peut rien : la littérature l'émeut. Un de ses profs appelle ça "le plaisir d'être touché par le grand art".
    Bon, je suis allongé par terre, s'est-il dit. La vie est-elle pire ici que sur le lit, ou n'importe où ailleurs ? Non, la vie est exactement la même. La vie est ce que l'on porte en soi, dans sa tête.
    On n'apprend rien de très profond quand on est victime de harcèlement ; en revanche, le fait de harceler quelqu'un vous apprend des choses que vous n'oublierez jamais.

    Si ce livre vous intéresse :

    • Sally ROONEY, Normal People, Editions de l'Olivier, 2021
    • Sally ROONEY, Conversations entre amis, Editions de l'Olivier, 2017

    Sinon…

    L’Ombre du Vent de Carlos Ruiz Zafon - Culture Livresque
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