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    29 septembre 2020

    Radium Girls de Cy.

    Radium Girls de Cy.

    Radium Girls : voici le surnom attribué aux ouvrières américaines de l’usine United States Radium Corporation embauchées pour peindre des cadrans. Cy. nous raconte leur histoire trop longtemps oubliée et qui a pourtant changé les lois américaines...

    Résumé

    1898 : Marie Curie et son époux Pierre découvre le radium. Quelques années plus tard, le monde entier, et notamment l’Amérique, vante les propriétés extraordinaires de cet élément miracle : laine d’une douceur extraordinaire, crèmes de soin pour ces dames, cigarettes pour ces messieurs, chocolat et autres pilules pour une meilleure santé contiennent du radium.

    1918 : Edna Bloz vient d’être embauchée à l’usine USRC, spécialisée dans l’extraction et l’utilisation de cet élément fabuleux. Son travail consiste à peindre des chiffres de cadran avec une peinture spéciale : celle-ci brille dans le noir. Pourquoi ? Parce qu’elle est chargée de radium.

    Edna se lie d’amitié avec plusieurs de ses collègues : Grace, Katherine, Mollie, Albina et Quinta qui l’initient à la technique du « lip, dip, paint ». Cette dernière consiste à lisser les poils du pinceau en les pinçant entre les lèvres, puis le tremper dans la peinture et enfin peindre le cadran. Si tout se passe pour ces jeunes femmes pleine de vie, la situation se gâte rapidement : pertes des dents, douleurs dans les os, anémies à répétition…

    Vous l’aurez certainement compris, la peinture utilisée empoisonne un peu plus chaque jour les 4000 ouvrières embauchées entre 1917 et 1926. Mais le calvaire ne s’arrête pas là : un long parcours du combattant attends ces jeunes femmes pour faire triompher la justice.

    L’histoire des Radium Girls est celle de la lutte pour les droits des ouvriers et ouvrières, de la lutte pour la reconnaissance de la parole des femmes, de la lutte pour la mémoire historique.

    Avis

    Radium Girls est un véritable coup de cœur ! Je l’ai lu d’une traite quand j’ai enfin eu mon exemplaire entre les mains. Puis je l’ai relu une deuxième fois en entier. Et encore plusieurs fois, par petits bouts, pour écrire cet article.

    Les dessins

    Premièrement, outre l’histoire racontée qui est tout bonnement extraordinaire, Radium Girls est un objet magnifique en lui-même. Si vous êtes adeptes de beaux ouvrages, ou que vous cherchez un bel objet à offrir, n’hésitez pas !

    Cy. explique, dans l’interview à la fin de l’ouvrage, n’avoir utilisé que des crayons de couleur et s’être tenue à un camaïeu très restreints pour donner vie à ces jeunes femmes. Les couleurs froides choisies permettent de comprendre du premier coup d’œil le lien puissant entre vie et mort qui fonde l’existence de ces femmes. Le vert du radium qui au début pare les robes et les ongles des héroïnes devient vite celui qui ronge leurs os.

    J'avais envie que la radium soit figuré partout, dans chaque planche, de le mettre en avant comme la star funeste de cette histoire. Je voulais montrer que ces femmes sont brisées par le radium, brisées dans leur chair. Je voulais leur donner du corps car victime n'est pas une identité. Je voulais que le lecteur soit la 7ème femme de ce groupe.  - Cy., James Barry et les Radium Girls : des femmes brillantes sortent de l'ombre, France Culture.

    Cependant, ces couleurs ne cachent absolument pas la vitalité et la force communicatives de ces jeunes femmes. Personnellement, j’ai adoré les planches en pleine page qui marquent avec force les étapes de la narration : notamment les pages 52 et 123 (oui, je vous incite vraiment à aller consulter cette magnifique BD) qui sont celles qui me restent en tête après ma première lecture et qui me reviennent dès que je pense à cet ouvrage.

    La narration

    Toujours dans l’interview disponible à la fin de l’ouvrage, Cy. explique s’être très attachée à ses personnages – ce qui transparaît à la lecture – et avoir choisi le prisme de l’amitié pour amener la narration. Cet angle permet de s’attacher rapidement à ces jeunes femmes qui ne sont pas si différentes de nous : elles rient, dansent, piquent des affaires à leurs mères, se disputent à propos de toutes petites choses et à propos de plus importantes, s’entraident, grandissent et luttent ensemble. Et c’est ce qui fait la force de cette BD : ces destins incroyables ne nous sont pas offerts sous le prisme documentaire, on ne lit pas la grande histoire des Radium Girls, mais celle d’Edna et de ses amies, qui appartiennent malheureusement à ce groupe. Et si les sujets graves vous effraient, sachez que l’humour et la tendresse qui lient ces femmes rendent la lecture très agréable, malgré le sort tragique que nous leur connaissons.

    La collection « Karma »

    La nouvelle collection de Glénat, « Karma », se propose de mettre « en lumière des personnes, au départ des anonymes qui ont parfois été oubliées par l’Histoire et qui, au travers d’actes marquants et contestataires, ont fait changer la société dans ses fondements et ses acquis. Des destins uniques qui ont eu une portée collective… ». Le destin des Radium Girls est un bel exemple pour entamer cette collection.

    En effet, les femmes que nous suivons au cours de la narration sont les cinq ouvrières qui ont porté plainte contre l’usine et l’ont traîné en justice. Ce fut un combat pénible : Grace Fryer a parcouru les cabinets d’avocats pendant deux ans avant de tomber sur un homme qui a accepté de les défendre. Les médecins qui ont voulu alerter le monde sur la dangerosité du radium et pointer l’ingérence de l’usine – qui, au passage, recommandait à leurs ingénieurs de travailler avec des protections pour manipuler le radium – ont vu leurs rapports falsifiés et leurs vies menacées. Les premières femmes à être mortes et celles qui ont commencé à élever la voix se sont vues attribuées des mœurs légères responsables de leur maladie : la syphilis. Autrement dit, si elles sont malades, c’est parce qu’elles l’ont bien cherché.

    Si Edna, Grace, Katherine, Albina et Quinta acceptent un accord avec l’usine pour mettre fin au procès, leur combat a porté ses fruits. Premièrement, Catherine Donohue, une Radium Girls, a remporté son procès. Deuxièmement, plusieurs lois ont été voté pour les droits des ouvriers et ouvrières, notamment de pouvoir attaquer son entreprise, et l’agence fédérale de protection des travailleurs américains (OSHA) a été créé par la suite.

    Finalement, comme le dit Cy. dans l’interview en fin d’ouvrage, cette BD est très actuelle car elle s’inscrit dans l’élan de réhabilitation de figures féminines oubliées mais qui ont pourtant eu un impact fantastique sur l’Histoire. Et on peut même étendre cet élan aux personnes oubliées car elles leurs métiers, leurs origines, leurs genres, etc. ne leur ont pas donné le droit de s’inscrire de la mémoire collective.

    Citations

    « Lip », tu lisses le pinceau. « Dip », tu prends de la peinture. « Paint », tu peins.
    On est dans un speakeasy, là. Théoriquement, tu es déjà hors-la-loi, ma vieille.
    Tu te rends compte, Grace ? Le jour où on a peint notre premier cadran, le compte à rebours s’est lancé.

    Si ce livre vous intéresse :