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    3 mars 2020

    A la ligne de Joseph Ponthus

    A la ligne de Joseph Ponthus

    Pour son premier roman, Joseph Pontus commence fort avec A la ligne. Il nous livre une sorte d’autofiction où il raconte son expérience dans les usines bretonnes. A la ligne, c'est l’histoire d’un intellectuel qui travaille en région Parisienne et qui décide de tout quitter pour vivre avec celle qu’il vient de demander en mariage, en Bretagne. Il explique « écrire pour [s]e souvenir de ce qu[‘il a] enduré », pour trouver quelque chose à quoi se rattacher lorsqu’il pense à cette expérience et il le fait avec un goût des mots honnêtes et sans faux-semblants.

    Résumé

    Voici non pas le récit d’un intellectuel sur le travail supposé en usine, ou ayant une expérience courte dans le domaine, voulue et consentie ; ceci est le portrait d’un homme qui fait ce qu’on appelle un travail alimentaire, dans l’agro-alimentaire, justement. Il s’agit de l’histoire d’un homme qui travaille en usine, parce qu’il faut bien travailler, pour « payer les croquettes » de Pok-Pok et pour vivre, simplement.

    Ce livre ouvrier nous emmène sur la route de Pôle Emploi, lorsque les diplômes ne suffisent plus à trouver un travail. Lorsqu’il arrive à la conclusion que l’agence n’a rien à lui offrir, nous passons, avec Joseph Ponthus, les portes des boîtes d’Intérim. C’est la volonté de travailler, de ne plus rester « dans le canapé toute la journée » et le manque de travail dans son secteur qui le pousse à se lever, « Demain, dès l’aube », pour travailler dans des usines de poissons. Il y fait de belles rencontres, il trime, il souffre, il crie, il chante. Ils chantent, toute la journée, ces travailleurs de l’ombre, dans la pénombre, qui brisent leurs os au travail.

    Mais le travail dans les usines de poissons ne dure qu’un temps. Il laisse place à une réalité plus difficile, plus sanglante : le travail dans les abattoirs. Là, il vit des aventures Don Quichottesques lorsqu’il lutte, non plus contre le mouvement des moulins-géants, mais contre la Ligne des carcasses-puissances. Ces luttes sont pour lui des épopées homérienne. Il faut le voir luttant, portant, coupant des queues de vache.

    La littérature le sauvera, l’aidera à faire passer les jours, oublier la douleur dans ses muscles et à écrire.

    Mon avis

    Un style d’écriture proche de la poésie

    J’écris comme je travaille / A la chaîne / A la ligne

    Ce qu’on remarque en premier, c’est le style très particulier de ce roman. La poésie est un genre très codifié ou libre, qui a du mal à trouver sa place sur nos étales des libraires. Le texte proposé par cet auteur y a pourtant trouvé sa place, plein de grâce et de poésie, malgré des mots parfois châtiés, mais sincères. Les nombreuses références littéraires parmi lesquelles Apollinaire, Aragon ou Victor Hugo, pour ce qui est des poètes cités, ont probablement nourri son écriture.

    Comment définir la poésie de Joseph Ponthus ? Premièrement, par un retour à la ligne constant qui permet de constituer des vers dans l'espacement des pages. Ce retour à la ligne, où A la Ligne, renvoie à la chaîne du travail en usine autant qu’à un geste poétique. Un second critère est perceptible dans son écriture travaillée : la ponctuation n’est plus nécessaire. Le rythme est donné par le passage à la ligne et nous laisse assoiffé, comme si nous devions absorber les vers avant qu’ils ne nous échappent.

    Un rythme rapide nécessaire

    Je suis l’usine elle est moi elle est elle et je suis moi // Cette nuit / Nous œuvrons »

    Son écriture suit son métier : les retours à la ligne sont ponctués de moments chez lui, à l’heure de la débauche avant le retour à l’embauche. Le geste poétique, il est donné par le travail à l’usine. C’est elle qui impose le rythme. Il faut aller vite, avant de récupérer une nouvelle carcasse, avant que l’idée ne s’en aille, avant que tout ne s’emballe, que quelque chose craque, que le sommeil nous emporte. Il faut penser vite car tout va vite. J. Ponthus n’a pas le temps de construire des phrases ou de réfléchir à un plan de livre littéraire. Il faut coucher sur le papier ce qu’il ressent avant que le sommeil ne lui prenne ses pensées, lui qui vole à la nuit quelques heures de repos. Il faut user de son temps rapidement avant d’être à nouveau usé par l’usine.

    Rendre hommage à un travail difficile

    Tant qu’il y aura des missions intérim / Ce n’est pas encore le point final / Il faudra y retourner / A la ligne

    Pas de faux semblants avec J. Ponthus. Il écrit comme il parle, tantôt très littéraire, tantôt terre à terre, quitte à employer quelques mots vulgaires. Mais il faut dire, ne plus se taire.

    Il faut dire les difficultés du métier, les problèmes de fonctionnement qui rendent encore plus pénible le travail déjà si insoutenable. Il veut raconter, sans surjouer les huit heures de travail machinal, la déflagration mentale et physique, la peur de ne pas avoir du travail à la fin de la semaine. Il veut rendre hommage au travail en usine, ou plus précisément à ces travailleurs qui retournent toujours à la ligne, en ligne, à la chaîne. Il parvient à nous faire ressentir l’horreur des abattoirs, nous fait passer l’envie de manger de la viande, jusqu’à ce qu’on partage avec lui des viandes de qualité, dégustées, comme la récompense d'un dur labeur : un pur bonheur, quand même.

    Nous lisons aussi le courage des ouvriers, leur amitié. Nous découvrons un monde où chacun a le temps de penser, penser à autre chose qu’au travail pour ne pas ralentir. Et lorsqu’un collègue est en retard dans son travail, Joseph Ponthus nous offre la beauté des moments d’entraident. Les moments de partage enfantin, les Arlequins qui sont source de légendes, les galères que chacun encaisse, jamais tout à fait isolément, dans cette ligne mi-humaine mi-machinale.

    Une quête de sens

    Mercredi // Monotonie / Lancinante / Douce / Ou sordide // Rien ne change

    Comment travailler à l’usine après avoir fait hypokhâgne ? Comment faire face au chômage quand on ne trouve pas d’emploi ? Comment trouver du sens alors qu'on est contraint de quitter son métier de cœur pour un métier alimentaire, qui suffit à peine à survivre ? Les citations apprises par cœur viennent à son secours, elles prennent du sens. Elles illustrent ce qu’il vit. Ce ne sont plus des mots couchés sur le papier que l’on trouve beau. Dans sa vie, dans son expérience difficile, les citations prennent vie.

    Alors, quand la littérature occupe son esprit, il devient l’un des héros qu’il a admiré, il écrit son Odyssée. Il épuise son corps dans un combat perpétuel mais ne fatigue jamais son esprit. Il l’exerce à retrouver ces bouts de chansons oubliées, il tient bon. Il reste debout. Il travaille et c’est déjà ça.  

    Finalement, l’usine devient une thérapie. Elle enchaîne le corps mais libère l’esprit, on y chante, on y pense, on sent son corps vivant, on découvre des muscles, on s’apprend soi.

    Citations :

    Quand tu rentres / A la débauche / Tu rentres / Tu zones / Tu comates / Tu penses déjà à l’heure qu’il faudra mettre sur le réveil / Peu importe l’heure / Il sera toujours trop tôt
    Comment dire / On ne quitte pas un sanctuaire indemne / On ne quitte jamais vraiment la taule / On ne quitte pas une île sans un soupir / On ne quitte pas l’usine sans regarder le ciel
    L’usine est / Plus que tout autre chose / Un rapport au temps / Le temps qui passe / Qui ne passe pas / Eviter de trop regarder l’horloge / Rien ne change des journées précédentes

    Si ce livre vous intéresse :