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    19 mai 2020

    Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil

    Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil

    Voyageons de l'autre côté de l'océan et dans l'Histoire : direction le Brésil du XVIe siècle ; voici Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil de Jean de Léry écrit en 1578.

    Contexte

    Jean de Léry (1536 - 1613?) est un cordonnier protestant de la Renaissance. Dans cette époque déchirée par les guerres de Religion opposant catholiques et protestants, les nouvelles terres (re)découvertes quelques décennies plus tôt par Christophe Colomb attirent les gouvernements européens pour étendre leurs territoires et leurs pouvoirs. Certains y voit l'occasion de tout quitter pour partir fonder des colonies protestantes et y vivre en paix. C'est ce que fit en 1556 Nicolas de Villegagnon : avec deux cents hommes, il installe un fort français dans la "France Antarctique" (soit la baie de Rio de Janeiro). Léry est envoyé avec treize autres Genevois par Jean Calvin prêter main forte à Villegagnon. Il restera au Brésil du 7 mars 1557 au 4 janvier 1558. Cependant, l'aventure française ne résistera pas aux guerres spirituelles : les grandes divergences théologiques ont embarqué avec les hommes en direction du Brésil et elles feront des victimes par-delà les mers.

    Vingt-deux chapitres : narration et descriptions

    Léry reviendra en Europe avec plusieurs carnets de note dont est tiré Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil. L'un des avantages de cet ouvrage est la possibilité de le lire comme un récit d'aventures ou comme une histoire naturelle brésilienne. Léry arrive à passer aisément de l'un à l'autre, parfois en les séparant, parfois en les mélangeant.

    Nouvel Ulysse

    Le premier aspect à souligner est celui de la narration : Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil est un récit de voyage (et quel voyage!) entrecoupé de passages décrivant la faune et la flore. Le récit s'ouvre et se clôt sur les traversées aller et retour. Et Léry a eu du mérite : des tempêtes plus monstrueuses les unes que les autres, les vivres et l'eau qui viennent à manquer, des tentatives d'abordages échouées, des échouages quasiment réussis, la mort frôlée à plusieurs reprises... Bref, Léry a affronté tous les dangers de la mer, qu'ils viennent de l'océan, du ciel ou des animaux marins. Ulysse est un petit joueur à côté.

    Un monde à découvrir

    Léry est un homme de son temps  : il fait parti de cette génération de découvreurs. Le monde vient d'être considérablement élargi et remis en question, tout est à inventorier, à classer, à décrire, etc. Et c'est ce qu'il fait tout au long de sa narration : Léry nous décrit les trésors du Brésil avec la précision la plus pointue possible. Ainsi, les descriptions procèdent beaucoup de l'auto-correction. Par exemple, pour décrire l'ananas (trésor ultime pour le voyageur européen), Léry utilise quatre comparaisons rien que pour son aspect extérieur : l'ananas a la taille d'un chardon mais la grosseur du melon, a la même écorce que la pomme de pin mais la raideur de l'artichaut. Léry voit et nous transmet le Brésil à travers ses yeux d'enfant avides de tout voir et de tout comprendre, tout en essayant d'être le plus clair possible pour que le lecteur européen puisse à travers sa lecture voyager et voir le fameux ananas.

    Relativisme et anthropologie

    Si la narration est là pour plaire, la description l'est pour instruire. Tout comme la réflexion "anthropologique" qui se dessine en filigrane. En plus de décrire la faune et la flore, Léry fait le portrait des indiens Toüoupinambaoults avec qui le fort commerce. La description se fait de manière factuelle : les hommes ont le crâne tondu mais les cheveux longs sur l'arrière et portent une pierre verte dans leur bouche percée ; les femmes ont les cheveux longs mais n'ont pas de piercing à la lèvre, elles ont les oreilles entièrement parées de boucles en os blancs. Ces descriptions et la narration de scènes plus ou moins quotidiennes permettent donc de dresser un portrait complet de l'indien Toüoupinambaoult.

    Et ce portrait rentre régulièrement en écho avec celui de l'européen :  qui est le plus sauvage ? est-ce l'homme nu qui décore ses armes de plumes ou bien le roi qui ne sort jamais sans s'enterrer sous des couches et des couches de vêtements ? Léry arrive par exemple à la conclusion suivante : la femme Toüoupinambaoult nue est moins pervertie et tentatrice que la femme européenne vêtue car même si elle est dévêtue, elle reste vertueuse dans sa conduite.  Des désillusions apparaissent quand même au fil du récit : les querelles religieuses sont arrivées jusqu'au Brésil et l'Homme civilisé a bien fait son travail : maintenant, les prisonniers devant être mangés ne sont plus découpés avec des pierres mais avec des lames en fer importées d'Europe. Vive le progrès !  

    On peut cependant souligner le fait que Léry ne diabolise pas le sauvage. Certes, il reste un homme à convertir, mais surtout à comprendre. Ce qui a le plus frappé Léry est le rire. Les indiens Toüoupinambaoults rient. Tout le temps. Pour tout et n'importe quoi : quelqu'un est tombé à l'eau ? Rions. Quelqu'un s'est fait mordre ? Rions. La poule qui tourne sur la broche donne le tournis à quelqu'un ? Rions. Et si le rire est le propre de l'homme, alors pour Léry ces sauvages ne sont peut-être pas si éloignés de nous que nous voulons bien le croire.

    L'épreuve de la publication

    Dix-huit ans. Et oui, après avoir survécu à deux traversées maritimes et à plusieurs mois en terre brésilienne, il aura fallu beaucoup de courage à Léry pour parvenir à publier son oeuvre : dix-huit années. Ce délai s'explique par le climat européen : notre voyageur revient en pleine guerres de religion, il doit fuir, et confit ses notes à un ami qu'il ne reverra pas avant longtemps.

    L'insistance de ses proches convainc Léry à publier son histoire. Mais un autre récit le pousse également à le faire : Les Singularitez de la France antarctique d'un certain André Thevet, futur cosmographe du roi, en 1557. Thevet raconte exactement la même chose que Léry : la faune et la flore brésilienne, la construction du fort de Villegagon... et la fin tragique de cinq compagnons de Léry. Sauf que voilà, Thevet n'était pas là aux moments des faits. Thevet a bien été à Villegagnon, mais pas au même moment que Léry. Son récit, il le relate à partir de témoignages, de ouï-dires. Léry ne peut supporter cela et décide de raconter la vérité (et de rectifier quelques erreurs de Thevet au passage sur la faune, la flore et les mœurs indiennes, quitte à y être). Et cette idée de témoignage oculaire, d'expérience vécue donc véridique, Léry la chante et rechante dans son récit :

    dequoy ayant moi-mesme esté spectateur, je puis parler à la vérité
    une histoire, sans tant estre parée de plumes d'autruy, estant assez riche quand elle est remplie de son propre suject.
    Voilà, non pas tout ce qui pourroit se dire des arbres, herbes et fruicts de ceste terre du Bresil, mais ce que j'en ay remarqué durant un an que j'y ay demeuré.

    Thevet, piqué au vif, répliquera en 1575 en publiant La Cosmographie universelle. Rien de moins que la somme de toutes les connaissances sur la faune, la flore et les moeurs de toutes les contrées et de tous les peuples.


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