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    17 novembre 2020

    Nature Humaine de Serge Joncour

    Nature Humaine de Serge Joncour

    Nature humaine est le douzième roman de Serge Joncour. Il a reçu le Prix Fémina 2020 décerné le 2 novembre pour ce roman monumental sur l'histoire de la France vécue à travers les yeux d'un paysan. On retrouve les thématiques phares de cet auteur : la campagne, l'histoire nationale et l'amour.

    Résumé de Nature humaine

    Alexandre a trois sœurs, mais aucune d'entre elles ne se voit vivre à la campagne. Pourtant, quelqu'un doit bien reprendre l'affaire familiale : la ferme est dans la famille depuis quatre générations. Alors c'est lui qui s'occupera de l'élevage bovin et des cultures en tout genre, il sera l'enfant sacrifié. Mais cette décision n'est pas sans conséquences pour cette famille, chacun cherche à trouver son compte dans les affaires du frère, ses parents s'inquiètent qu'il ne trouve jamais une femme voulant vivre à la campagne et lui, il sait qu'il lui est impossible de s'émanciper complètement de ses parents. Pourtant, il fait la rencontre inimaginable de Constanze, cette belle Allemande et colocataire de sa sœur. Pour attirer son attention, il se retrouve dans un groupe d'activistes antinucléaire...

    Et l'Histoire se déroule, emportant nos personnages à la fin du XXe siècle, entre 1976 et 1999, à l'aube du nouveau millénaire. À travers l'histoire familiale et particulièrement celle d'Alexandre, c'est toute l'histoire de la France qui se joue au regard de la mondialisation.

    De très nombreuses polémiques sont évoquées dans le roman

    Les polémiques et leurs répercussions dans la vie quotidienne d'une famille

    Les polémiques et les problèmes sociétaux sont omniprésents dans le roman, ce qui en fait un témoin de l'histoire de la fin du XXe siècle en France. Coup sur coup, il évoque le scandale anglais des veaux nourris aux farines animales et aux hormones, provoquant en France l'abattage de 2000 bêtes nourries de la même manière. Puis ce sont les poteaux de téléphone traités à l'arsenic qui sont mis au piquet, suivi de la pollution des voitures et des tracteurs. S'en suit le problème des pesticides, des centrales nucléaires, de la politique d'engraissement des animaux posant la question du bien-être animal. On ne s'arrête pas là : le plastique, le nitrate rendant la viande de porc rose, les conservateurs, la mise sous vide des viandes, le fait que la viande bien rouge soit mieux vendue qu'une viande à la couleur naturelle. Puis ce sont encore les autoroutes, les avions, la mondialisation et la politique qui sont critiqués. Enfin, Tchernobyl, ses répercussions et les mensonges de l'État ne sont pas oubliés de l'auteur.

    Chacun de ses drames touche la famille de près et Alexandre mène ses combats ou est victime de certains de ces problèmes majeurs. Tous sont là et l'auteur tente de montrer qu'il ne s'agit pas seulement de polémiques, mais de véritables drames de la vie quotidienne.

    Des préoccupations qui sont toutes dans la bouche des mêmes personnages

    Pourtant, lors de la lecture, j'ai eu l'impression que l'auteur a simplement voulu placer les thématiques qui l'intéressaient et les polémiques qui existaient dans la bouche d'un nombre beaucoup trop réduit de personnage. Ce sont des problèmes qui pouvaient être débattus à l'époque, mais avec moins de précision que ce qui est proposé dans le roman et surtout, tous les paysans n'étaient pas touchés par toutes ces problématiques à la fois. Il aurait fallu à minima développer plus de personnages et dont certains ne se connaissent pas pour plus de crédibilité. En l'état, cela donne le sentiment que les personnages ont une conscience écologique proche de celle d'une personne de notre génération, ce qui n'est pas le cas. La question de l'écologie se posait sans conteste et l'écologie existe depuis bien longtemps, mais pas avec l'ampleur décrite ici. C'est un problème de crédibilité qui se pose quand Serge Joncour fait de certains de ses personnages des hurluberlus qui semblent maîtriser rétrospectivement des problématiques qui nous sont familières à nos contemporains. Il place l'histoire à la campagne, comme pour décentraliser un problème de société qu'on place souvent dans les bouches des gens de la ville plutôt que dans celles des gens de la campagne. Il est lui-même issu du monde rural et du Lot, dans lequel il place le décor de son histoire. Mais il est très étonnant que les campagnards se posent toutes les questions que l'auteur soulève de la manière dont il le soulève, il l'est tout autant que ces personnes voient tout de la politique et des polémiques. Elles n'étaient pas aussi présentes sur les médias et dans les mentalités qu'aujourd'hui. Proposer une vision de l'écologie moderne à des personnes réelles qui s'inquiètent avant tout de la nouveauté (aussi bien avantage que menace) me semble excessif. Il aurait fallu distinguer diabolisation immédiate et questionnement.

    N'oublions pas non plus qu'à la campagne, les pesticides étaient une révolution et devenaient souvent la norme dans une agriculture qui devient intensive. Et pour toute critique, il faudrait avoir un regard précis sur le nombre d'agriculteur employant les pesticides au regard de ceux restant dans le biologique. Le plastique n'était pas encore jugé si mauvais qu'aujourd'hui et dans les fermes tout était bon à récupérer : les bouteilles servaient de pièges pour les abeilles ou pour récupérer des petits poissons pour en faire des hameçons. On s'en servait également pour mélanger les produits, pour protéger les pousses, etc. L'auteur vient lui-même de la campagne et il possède de la famille dans l'élevage de bovin, pourtant il semble parfois bien loin des véritables préoccupations de ce monde rural. À entendre parler l'auteur, j'ai le sentiment qu'il a voulu donner une conscience écologique beaucoup plus importance et développée en termes de connaissances à ces personnages que ce qu'elle était à l'époque. Qui plus est, les redondances dans l'histoire et la succession de micro-chapitres jamais développés donnent le sentiment qu'il ne s'agit qu'une superposition des scandales de l'époque.

    Rentrée 2020, Monsieur le maire de Pascal Grégoire - Culture Livresque
    La position des maires dans la société pose beaucoup questions, ce n’est pas le premier roman qui sort sur le sujet ces derniers temps. Crise de l’agriculture, du logement, manque de pouvoir et d’écoute...

    En conclusion, des points positifs et d'autres moins

    La structure du roman est tout de même bien menée et les thèmes sont intéressants. L'histoire d'amour avec Constanze, dans toute sa particularité, a au moins l'avantage d'être touchante. Elle vient apporter un regard nouveau et c'est sa présence qui aide à structurer les pensées d'Alexandre. Le roman ne m'a pas déplu, mais j'avais constamment l'impression qu'il y avait un trop grand décalage entre les préoccupations de ses personnages par rapport à la vie rurale. C'est une histoire d'amour qui ne sort pas beaucoup des sentiers battus, mais pourquoi pas ? Pour un prix Fémina, je m'attendais peut-être à mieux. Le choix du titre reste tout de même intéressant : si ce n'est pas la nature humaine du monde qu'on découvre, c'est plutôt celle d'Alexandre. On explore également toute l'humanité de cette nature, vivante et généreuse autant que capricieuse.

    Ce livre aurait pu être une belle ode à la vie à la campagne et un témoignage de leur vie. Il aurait pu évoquer les drames qui concernaient vraiment la campagne à cette époque. Mais c'est, selon moi, plutôt une succession de jugements "écologiques" d'un homme du XXe siècle et non pas celui d'un homme de la fin du XIXe siècle.

    Rentrée littéraire 2020, Écorces de Hajar Bali - Culture Livresque
    Ecorces est le premier roman de Hajar Bali. Elle écrit depuis 2009 des pièces de théâtre et des nouvelles et est professeur de mathématiques (dans le même univers que Nour)…

    Citations

    Ce soir-là, Alexandre traîna les sacs d'engrais de la vieille grange jusqu'au nouveau bâtiment de mise en quarantaine. Ensuite, suivant toujours les plans d'Anton, il révisa les mortiers, le fuel. À présent, tout était prêt.
    Chez les Fabrier, cette dernière récolte était vécue comme un changement d'époque. Depuis que l'or rouge s'importait d'Iran, d'Inde et du Maroc pour dix fois moins cher, ces cultures n'étaient plus rentables
    Si en France on ne s'inquiétait de rien, là-bas on parlait de milliers de morts en URSS, ce nuage on le jugeait gravissime, il ne fallait pas sortir sous la pluie, ne pas emmener ses enfants dans les squares ni toucher aux salades, éviter tous les fruits et les légumes durant les trois derniers jours.
    L'an 2000 se précisait, parce qu'un jour on planterait la graine en même temps que le traitement, au moins s'en serait fini de tous ces produits et ça mettrait fin à tout risque d'embrouille entre les générations.
    Quant à savoir ce qui se passerait quand les vaches ingéreraient ces graines intelligentes, peut-être que leur cuir refoulerait les mouches, si ça se trouve il n'y aurait plus de mouche, avec un peu d'imagination tout devenait possible.

    Si ce livre vous intéresse :
    Sinon...
    Analyse de La charrette bleue de René Barjavel - Culture Livresque
    René Barjavel est connu pour ses romans de science-fiction et fantastique, les premiers du genre “français”, ainsi que pour ses romans d’anticipation où les technologies dépassent les humains...

    Pour lire une autre fresque de l'époque moderne sur la vie rurale, vous pouvez lire l'article sur La Charrette bleue de René Barjavel 

    // lastname: Joncour // firstname: Serge // title: Nature Humaine