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    14 septembre 2021

    Rumeurs d'Amérique d’Alain Mabanckou

    Rumeurs d'Amérique d’Alain Mabanckou

    Alain Mabanckou a publié son roman Rumeurs d’Amérique lors de la rentrée littéraire 2020. Roman disons-nous ? Ce n’est peut-être pas le meilleur qualificatif puisqu’il s’agit en réalité d’une suite d’anecdotes vécues dans son quotidien américain. À travers ce récit, la petite histoire se mêle à la grande et il profite de ces quelques pages pour partager sa connaissance et son regard sur la culture de son nouveau pays au regard de ce qu’il connaît déjà : le Congo et la France.

    Rumeurs d’Amérique en quelques mots

    Les anecdotes sont déposées là, au regard du lecteur qui reçoit des bribes d'une culture américaine mêlée aux croyances africaines et à la culture française. Il raconte, à travers des anecdotes courtes, ce qu’il appelle ses rumeurs d’Amériques. Elles portent sur différents sujets tels que la vie menée par les Américains et leur culte du corps et de l’alimentation. Il explique alors les heures passées dans les salles de sport et la multiplication des restaurants végétariens, vegan, etc. Il raconte aussi des anecdotes sur le rappeur américain que son fils adore et le concours entre eux de celui qui sera informé le premier de ce qu’il se passe dans le pays de l’autre. Outre ses sujets, il parle de son chien, de ses amis, de ses balades et surtout de son appartement, à Santa Monica puis à Los Angeles où il adore écrire. Et il parle de style, de ses vêtements et de la Sape qu’il arbore fièrement.

    L'auteur nous fait découvrir un monde des vivants bien réglé et celui des morts, plus sombre qu'il n'y paraît. Ainsi, il n’est pas rare de passer d’un chapitre sur les suicidés et "la peur des ponts des morts" à une anecdote sur la demande intéressée de celui qu'il appelle "son neveu", selon les conventions de sa culture mais sans conviction. Ou alors, nous passons de la mort d’un de ses amis ou d’une de ses conquêtes amoureuses à la visite d’une amie de longue date.

    Description et histoire d’une Amérique personnelle

    Ce roman exploite donc des tranches de vie de l'auteur pour nous décrire le climat américain tel qu'il est perçu par Alain Mabanckou. Il s'agit d'ailleurs probablement plus des rumeurs d'une Amérique que de l'Amérique. C’est probablement pour cette raison que la transmission de ce récit reste des rumeurs, celles d’un américain non-natif qui traverse l’histoire de ce pays à travers le filtre de la culture congolaise et française.

    Cette vision personnelle de l’Amérique est accentuée par la couleur de peau de l’auteur : en tant que noir d’Afrique, il n’est pas accepté par les noirs d’Amérique et les blancs n’hésitent pas à avoir des préjugés sur lui, très vite oubliés grâce à son style vestimentaire si particulier et son métier : enseignant à l’Université.

    C’est donc l’histoire de l’Amérique noire qui est retracée, avec ses figures phares oubliées ou peu connues. Ce roman a au moins le pouvoir de ramener sur le devant de la scène les auteurs et artistes de la culture noire effacée par la société. En effet, Alain Mabanckou n’hésite pas à montrer comment les monuments réservés à son ethnie disparaissent sous l’amas de bâtiments touristiques sans valeur historique.

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    Un auteur qui passe d’un extrême à l’autre : richesse et pauvreté dans un contraste dérangeant

    Alain Mabanckou fait sans nul doute possible parti de la bourgeoisie américaine. Il côtoie à la fois la riche société et les rues pleines de sans-abri. Alors, il peint d’un chapitre à l’autre cette société luxueuse pleine de préjugés racistes, se réconfortant en apercevant un Africain intellectuel bien habillé et la pauvreté absolue, dont les victimes sans le sou restent valeureuses. Toutefois, l’argent amène aux dérives du culte du corps et de l’alimentaire tout comme la valeur morale des sans-abri conduit parfois à des comportements dangereux dans le but de défendre et sécuriser sa "zone".

    Globalement, l’auteur passe plus de temps à parler du monde bien rangé et qui en a plein les poches plutôt que de représenter la globalité de la société. Ce ne sont que des anecdotes et des rumeurs… comprenons bien cela. Toutefois, cette proéminence à montrer qu’il a de l’argent à travers des chapitres où son neveu lui demande des chaussures à 300€ qu’il refuse de payer sous peine que d’autres de sa famille lui demandent également des services financiers ; ces 200€ glissés indécemment dans la poche de son ami qui lui dirait avoir des problèmes financiers, l’argent dépensé dans ce qu’il appelle la « sape » et qui fait sa popularité… Tout cela donne un sentiment d’inconfort face à cet homme qui, au fond, montre bien le comportement américain : tout est dans l’apparence et il faut montrer qu’on a de l’argent. Toutefois il écrit en français, et c’est à se demander si s’étendre sur tout l’argent qu’il dépense et qu’il donne sans regarder apporte vraiment quelque chose. Personnellement, je me suis sentie agacée par ces marques de fausse générosité et cette frime constante.

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    Des anecdotes qui ne restent que des rumeurs

    Globalement, je n’ai pas ressenti grand-chose à la lecture de ce roman. Au début il ne me déplaisait pas sans que j’y trouve un grand intérêt. Toutefois, au fil des pages, de plus en plus de chapitres un peu prétentieux m’ont dérangé. J’attendais peut-être plus de ce récit qui n’exploite pas du tout l’anecdote à sa juste valeur. En effet, l’anecdote demeure un superbe tremplin pour transmettre une connaissance, une image ou un contenu quel qu’il soit. Seulement, dans ce roman, les anecdotes n’apportent rien, elles participent à créer ce que l’auteur appelle ses rumeurs. Derrière, il n’y a ni analyse, ni outil de critique, ni rien à dire en soi.

    En effet, il parle de son chien Moki pour écrire un billet sur le fait que la race de celui-ci soit typiquement américaine, il parle des morts et de la fascination pour Halloween des Américains pour faire ressortir que ceci n’est pas dans sa culture congolaise. Il exploite le manque de tolérance de certains Américains pour faire comprendre qu'il reste mieux intégré que la plupart des gens car il est bien habillé et qu’il s’agit d’un intellectuel. Ces rumeurs ne sont peut-être pas celle de l’Amérique, mais plutôt de ce que veut bien transmettre l’auteur sur sa propre personne.

    Je regrette donc qu’il n’utilise pas ses anecdotes et rumeurs pour en faire quelque chose de plus transcendant qu’un portrait personnel de ce qu’il est devenu en tant qu’américain. Il me manque une critique plus acerbe de ce qu’il vit au quotidien. Il existe parfois quelques phrases ironiques montrant un début d’avis sur les sujets qu’il aborde, mais ils sont effacés et trop neutres. Alors, où est le sel de l’Américain qui exprime haut et fort son avis ? En tout cas, il ne se trouve pas sur la plage où il s’est baladé avec bonheur en pensant rapidement que des migrants y vivaient un enfer…

    Citations

    Mais rien n’y fait, en Amérique, je suis un Africain. Et je n’ignore pas davantage les nuages qui assombrissent mes rapports avec les Africains-Américains. J’ai entendu ici et là que, parmi ces derniers, certains nous reprochent, à nous autres venus d’Afrique, d’avoir eu des accointances avec les négriers qui avaient déporté leurs ancêtres. Nous serions par conséquent frappés éternellement du sceau de la complicité.
    Ici, c’est l’empire des végétariens, des végétaliens avec graines, algues et champignons à la carte, des lacto-ovo-végétariens qui acceptent œufs et lait, des vegan qui refusent même de porter des chaussures en cuir, et la liste ne fait que croître avec les restaurants spécialisés qui ouvrent à tous les coins de rue.
    J'avoue avoir cédé au culte californien du corps, et je fréquente régulièrement la salle de sport 24 Hour Fitness, sur Wilshire Boulevard. Lorsque j'arrive à Paris, je me rends du côté de la place de la République, au Club Med Gym, avec la volonté de garder la forme sans pour autant tomber dans les excès des Angelinos. C'est dans cette salle qu'il m'est arrivé de m'entraîner avec mon ami et collègue, l'écrivain américain Douglas Kennedy.

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