De silence et d'or d'Ivan Butel

Sydney, années 2000, aux Jeux paralympiques, un scandale alarme l'Espagne. Cha remporte 5 médailles d'or. Cependant, cet homme n'est pas n'importe qui : il a fait de la prison pour terrorisme et n'a été libéré qu'à cause de son handicap, provoqué par une grève de la faim. Il n'en fallait pas moins pour intriguer Ivan Butel qui se lance alors dans une enquête sur Sébastien Rodriguez.
Synopsis du roman documentaire
À travers ce livre, l'auteur explore comment le destin de Cha se lie à celui de toute l'Espagne. Si la relation commence de manière violente, lorsque Cha s'engage auprès d'un groupe armé de l'extrême gauche pour lutter contre le régime franquiste, le rapport se voit modifié, après la sortie de prison de Cha, qui s'empare à ce moment-là de la natation comme d'un moyen d'oublier tout ce qu'il a perdu et d'avancer.
En effet, Cha a subi un procès, il devait réaliser plus de 80 ans de prison, mais une grève de la faim l'amène à perdre l'usage de ses jambes. Il reste encore un peu en prison, mais son handicap lui offre une porte de sortie, bien qu'il reste sous contrôle judiciaire. C'est alors que, pour essayer de se libérer et de soulager ses douleurs, il se lance dans la natation. Malgré sa nouvelle condition, il s'agit pour lui d'un moyen de se réapproprier son histoire.
Cet amour pour la natation l'amènera à recevoir de nombreux prix aux Jeux Paralympique et, finalement, à se réconcilier avec la politique. Pendant toute sa trajectoire de vie, il sait qu'il est observé par les siens. Les habitants de sa ville natale passent son passé sous silence, on ne parle pas des heures sombres, mais à chaque victoire, à chaque médaille, le pays lui rappelle son histoire et voudrait même recueillir des excuses. Comment alors faire la paix avec son vécu ? Nous n'aurons peut-être pas la réponse tout de suite, mais Ivan Butel montre combien le chemin peut être long.

Un livre biographique et politique
De silence et d'or est donc un documentaire, mais un documentaire intrinsèquement biographique et politique. La figure de Cha est l'image même d'une blessure encore ouverte de tout un pays. L'auteur sent bien que tant que l'heure de parler ne sera pas arrivée, personne ne se libérera de cette ère violente qui a régné en Espagne. Pourtant, sans cela, le deuil reste difficile pour ceux qui ont perdu des proches. Ce roman raconte alors combien un pays met du temps à se remettre d'un drame à l'échelle d'un homme : Cha. Si lui, avec toute sa force vitale, peine à faire oublier son passé tout récent, c'est bien qu'il n'est pas totalement passé.
D'ailleurs, Ivan Butel ne manque pas de rappeler que si le régime change, il reste les traces des violences de ceux qui ont appris à l'être, car les forces de l'ordre restent les mêmes, avec la même haine que précédemment. Il ne suffit pas d'un discours et d'un papier pour que les schémas se brisent. La peur de voir disparaître les acteurs de la guerre civile sans recueillir leur témoignage devient alors infiniment compréhensible.

La trajectoire d'un homme : Sébastien Rodriguez
Sébastien Rodriguez, Cha dans l’ouvrage, représente bien cette jeunesse qui s’enrôle pour des idéaux politiques et qui ont besoin d'agir. Cependant, le livre laisse à penser plusieurs choses : a-t-il vraiment eu le choix de s'engager quand des membres de sa famille ont participé à la lutte armée ? Les forces de l'ordre lui ont-elles forcé la main en l'affichant dans les journaux, quand bien même il n'avait encore rien fait ? Et les conditions malheureuses des habitants, les violences, la peur, tout cela n'explique-t-il pas tout simplement pourquoi tant de jeunes gens se retrouvent pieds et poings liés dans un combat qui semble inévitable ?
Et puis, après ? Ivan Butel décrit un homme accusé de meurtre, puis d'avoir été uniquement un participant à une attaque, mais en le présentant également comme un garçon qui est frappé par les violences constantes et qui veut, lui éviter les escalades. Il soutient aussi la cause en prison, en tenant une grève de la faim pendant des mois, quitte à perdre ses jambes. Mais sortir de prison marque la fin de son engagement auprès du groupe avec qui il a combattu. Il n'est plus l'heure de se battre, mais de se réparer. Car son handicap reste quelque chose de lourd. Et au fond, il se réaligne avec une pensée qu'il a toujours eue : la politique devrait se faire sans violence et tout est politique. Devenir nageur aux Jeux olympiques également, même soutenir une candidature municipale. Et si tous attendent qu'il demande pardon, le pays lui-même ne lui doit-il pas pareillement des excuses ? Tout ce que l'on saura, c'est qu'il sera en fin de compte gracié.
Citations
La démocratie naissante est sanglante. Le 24 janvier 1977, le Groupe armé est responsable de l’enlèvement spectaculaire du général Villaescusa, président du Conseil suprême militaire. Le président du Conseil d’État avait déjà été kidnappé, un mois plus tôt. Ce même jour de janvier, un attentat perpétré par l'extrême droite dans un cabinet d'avocats de gauche, rue d’Atocha coûte la vie à cinq personnes.
Vivre en fauteuil roulant impose une nouvelle existence. Il s'agit maintenant de lutter au quotidien pour améliorer ses conditions de vie et l’accessibilité des handicapés. De façon troublante, son nouvel état permet, à Cha comme aux autres, de ne pas faire le bilan de ses années de lutte politique. La priorité est ailleurs dorénavant. Un combat en a simplement remplacé un autre.
Un officiel lui passe la médaille d’or autour du cou et dépose sur sa tête la couronne d’olivier du vainqueur. Cha envoie des baisers au public qui l’acclame dans les tribunes. L’hymne espagnol retentit.
Gio se tourne vers ses amis et leur intime de se taire. Il brandit le drapeau espagnol et reprend en chantonnant la mélodie de l’hymne national, un des rares hymnes au monde sans paroles officielles. Il regarde Cha qui, comme toujours, se tient la tête baissée sur le podium. Alors il l’implore, en chuchotant : “Salue ton drapeau”, comme si Cha pouvait l’entendre de là où il était et accéder à sa demande. Mais Cha, autrefois libéré sur parole, demeure silencieux. Aussi muet que l’hymne de son pays.
- Ivan BUTEL, De silence et d'or, Editions Globe, 2025
- Nour MALOWE, Le printemps reviendra, éditions Le récamier, 2024



