Fahrenheit 451 de Ray Bradburry

Fahrenheit 451 a un nom bien particulier pour une dystopie, mais il fait sens. Il s'appelle ainsi puisqu'il s'agit de la température à laquelle le papier brûle, comme expliqué dès les premières pages du roman. Ainsi, le cadre de l'histoire est très vite posé : Ray Bradburry va nous raconter un monde où les pompiers ne sont pas là pour éteindre des feux, mais pour perpétuer des autodafés.
Que raconte l'auteur dans cette contre-utopie ?
Bradburry s'évertue à créer un monde dans lequel chacun cherche le bonheur, mais pour y arriver, il faut sacrifier toute forme de culture. En effet, dans ce monde, une longue liste de livres, puis finalement, presque tous ont été définis comme dangereux. Ce sont ceux-ci que les pompiers doivent brûler coûte que coûte. Nous apprenons rapidement qu'ils sont sur liste noire parce qu'ils ont pu offenser ou gêner une personne qui a ensuite fait la demande de suppression.
En effet, la société cherche à tout prix le bonheur et pour cela, rien ne doit entraver à leur bon plaisir. Ils en viennent même petit à petit à oublier tout plaisir, à supprimer la culture et à ne plus vraiment vivre. Pour être certain d'être heureux (ou plutôt pour effacer toute émotion négative, quitte à en perdre tout sentiment), chacun se referme et tout va plus vite. Besoin d'explications ? Si vous allez à toute allure, vous n'avez pas le temps de réfléchir et donc de vous sentir inconfortable.
Cependant, ce "bonheur" individuel s'est installé au détriment de toute vie sociale. Chacun perd la mémoire, faute d'être stimulée et un climat de délation est constamment maintenu. Dans ce monde, les portes sont closes, il n'y a aucun moment de répit et plus aucun moyen de se divertir à part à travers le sport, survalorisé.

Le roman en quelques points
Mais comment en arrive-t-on à un individualisme si intense qu'il en devient la norme ? Ray Bradburry va nous faire explorer un monde où chacun cherche avant tout son propre confort et ne se confronte plus à la vie, quitte à devenir des coquilles vides.
L'effacement de la culture et de l'intellect sous couvert de bonheur
L'auteur écrit en son temps et il le fait dans un contexte très particulier. En effet, ce qu'on appelle aujourd'hui le maccarthysme participe à l'appauvrissement de la culture américaine, ce qu'il n'accepte pas du tout et juge contre-productif. Dans son livre, les livres sont brûlés pour atteindre le bonheur en enlevant tout ce qui pourrait offusquer la société. Cependant, nous apprenons également très vite que les politiciens éradiquent maintenant tous les livres pour une nouvelle raison : ils pourraient élever intellectuellement ou spirituellement les individus. Pour Ray, cela reste inadmissible. Même si un livre va à l'encontre de notre façon de penser, il peut mettre en avant des mécanismes de pensée et permettre de mieux comprendre autrui. La pluralité des points de vue fait également la richesse d'une société qui peut ainsi se questionner sur la justice, le beau, la morale, etc.
En fin de compte, ce besoin de supprimer la culture, de retirer très tôt les enfants à leurs parents pour les embrigader, etc., ne crée plus du tout cette recherche de bonheur initiale. Il ne reste plus qu'une société déshumanisée, où les gens meurent de leur propre main dans l'indifférence, puisqu'ils sont des coquilles vides. Même le mot famille est vidé de son sens puisque les époux ne se connaissent pas vraiment et certains font des petits sans avoir envie d'en avoir. À la place, vous pouvez payer pour qu'une intelligence artificielle joue une parodie de famille. Les amitiés, elles, sont également convenues.

Une contre-utopie réaliste
Finalement, ce que Ray Bradburry propose, c'est une société si nivelée par le bas qu'elle en oublie de s'élever. Tout se passe d'abord dans une forme de fulgurance des informations. Tout arrive plus vite à nos oreilles que nous condensons au final tout ce qui se fait. Nous ne lisons plus de livres, mais des résumés d’ouvrages, puis des résumés de résumés, ainsi de suite. Pour accélérer encore ce processus, on envoie les enfants de plus en plus tôt à l'école et on valorise excessivement le sport, considéré comme fédérateur.
Tout cela n'est pas sans rappeler notre société, assaillie par les informations venant du monde entier, mais prémâchées et simplifiées constamment par les journalistes et sur les réseaux sociaux. Et encore ! pour ce qui est informationnel, parfois la simplification a du bon. Cependant ces mêmes réseaux nous brouillent le cerveau, nous scrollons et oublions de réfléchir, ou nous donne l'impression que nous avons médité sur un sujet. Qui n'a jamais vu une vidéo très intéressante et pleine de bon sens, mais s'en défait aussitôt certaines applications fermées ? Ce n'est évidemment pas les réseaux sociaux, etc., qui sont à blâmer, mais notre système qui nous amène toujours à aller plus vite, à devoir tout faire quitte à consommer aussi plus vite, moins bien et souvent de manière déconnectée.

Quelle solution proposée dans le livre ?
Malgré tout, certains individus sortent de l'ordinaire et s'ils sont pourchassés, ils peuvent néanmoins apporter quelque chose. Dans ce monde contre-utopique, les détenteurs de livres désirent la fin de cette ère, mais ne font rien. Ils attendent pour certains l'intervention d'un groupe d'intellectuels localisés à l'orée des villes où ils vivent. Le personnage principal de notre roman, ayant découvert la littérature, ira dans l'espoir de s'en sortir vers ces hommes et ces femmes. Cependant, la révolution n'est pas ce qu'il espérait.
En effet, le chef du mouvement explique que toute intervention est inutile et qu'il faut simplement escompter que les gens se réveillent. Toutefois, ils luttent à leur façon puisqu'ils assimilent des morceaux de textes afin de pouvoir restituer la mémoire des livres, le jour venu. Cette forme d’action passive et organisée et petits groupes montre bien que chacun peut opérer à son échelle en refusant les ordres de la société. Cette désobéissance patiente saura trouver un sens au moment opportun. Et finalement, ce que Ray Bradburry nous apprend, c'est que l'homme est brave et n'abandonne jamais.
- Ray BRADBURRY, Fahreineit 451, Belin Education, 2021
- Herman MELVILLE, Bartleby, Fayard/1001 nuits, 2023 (un coup de cœur !)




