Junil, roman traduit de Joan-Lluis LlUIS

Junil est un roman publié en 2021 en catalan d'un auteur perpignanais et traduit par Juliette Lemerle en 2024. Cette jolie épopée poétique nous est offerte depuis seulement quelques années et pourtant, elle en vaut le détour. Elle nous offre une pause réflexive sur l'importance de la langue, de la transmission orale et écrite et sur la portée du vivre ensemble.
Le livre résumé en quelques mots
Nous sommes vers les premiers siècles dans l'Empire et Junil est une enfant qui n'a pas été gâtée par la vie. Elle est encore jeune lorsque sa mère et sa fratrie disparaissent dans un incendie. Son père qui était en voyage au moment du drame ne sait que faire de cette enfant qui ne maîtrise pas l'art des travaux ménagers et il lui fait subir la tragédie. Si elle évite l'infamie des lupanars de justesse, c'est uniquement parce que cela nuirait à la réputation de libraire du géniteur. Par tout un tas de hasards et de chance, elle parvient à s'en sortir à peu près correctement, apprend à lire et écrire et participe au renom de poète de son père.
Tout pourtant bascule au moment où un fils d'une puissante famille veut asservir Junil et faire d'elle son épouse. Elle refuse, elle ne veut pas de cela et sens le danger. Elle agit alors en toute précipitation et cela conduira à la fois à la mort de son père et à son exil avec Trident, un esclave de la librairie ainsi qu'un ancien gladiateur et un Lafas, sorte de libraire ayant prêté serment à Minerve.
Cette échappée pour leur survie est particulièrement éprouvante. Toutefois, la troupe s'agrandit et forme au fur et à mesure une vraie petite société où l'esclavage n'existe plus et où chacun est libre. Tous s'organisent, se soutiennent et migrent sur une terre de rêve qui n'existe peut-être pas : le pays des Alains, là où personne n'est à la merci des autres. Sur la route, beaucoup de péripéties se présenteront à eux et peut-être que Junil parviendra à rencontrer cet auteur qui a tant marqué son parcours ?
Une quête de la liberté et peuple nomade
Ce que nous offre à voir cette épopée que j'ai beaucoup appréciée pour sa poésie et ses méditations tout en douceur est une quête de liberté de la part des marginaux et de ceux qui sont soumis. Ils démarrent leur parcours à 4 avec beaucoup de difficulté et au fur et à mesure, il n'est plus question de fuir, mais de vivre en nomade. Chaque pas rapproche d'une nouvelle rencontre et toutes les personnes qui se joindront à eux apporteront leur pierre à l'édifice (j'espère que vous avez lu le roman pour comprendre cette référence !). En effet, ils sont de moins en moins dans la survie et gagnent autant en confort qu'en culture.
Car oui, ce qui se dessine aussi est la création d'un petit peuple qui existe de manière nomade et qui semble vouloir vivre de la sorte tant qu'ils ne trouveront pas une terre accueillante. Tous ont refusé leur destin et pour cela, ils se soutiennent les uns et les autres. Ainsi, l'œuvre nous raconte la confrontation à autrui, à la culture ou la langue inconnue et à la découverte de cet autre. Les préjugés et les peurs s'éclipsent petit à petit pour unifier ce groupe disparate, jusqu'à la construction de leur propre culture.

Une épopée poétique qui questionne l'importance de la transmission
Le cœur de ce récit tient aussi dans l'intérêt porté à la quête de sens, au retour du poète et de son rôle fondateur et la création d'un idiome. Tout le long du roman, nous serons confrontés à de la censure venant de l'Empire. Le gouverneur, pour une raison obscure, mais suffisante, désire effacer les œuvres du grand Ovide, au besoin de lutter contre cet obscurantisme forcé, puis aux différences culturelles. Que ces dernières passent par la langue ou les aventures narrées, chacun aura à cœur de transmettre et partager. Arbre voudra garder en mémoire les histoires du Vieux ; Junil souhaite à tout prix remettre le manuscrit du début des Métamorphoses à Ovide et l'ancien gladiateur ; Dirmini, raconte ce qu'il baptise des mensonges et ce que nous pouvons appeler des contes.
Au-delà de la constitution même d'une culture littéraire consensuelle, ils étendent cela au langage. En effet, ils créent à partir de toutes les langues qu'ils parlent un nouveau langage complet et qui s'adapte à tous. Cela était primordial afin de perpétuer la transmission qui se fait aussi bien par l'écrit que par le partage d'une langue pour se comprendre. Cela leur semble particulièrement important pour sortir d'une idée de survie afin de pouvoir vivre comme ils l'entendent. Car pour être libre, il faut pouvoir trouver du plaisir et quoi de mieux que des histoires et des enseignements pour faire passer l'hiver ?
En conclusion, ce livre possède au cœur de sa prose des valeurs et des épreuves propres au roman d'apprentissage, proposant des hommes dignes et l’influence de la littérature sous toutes ses formes dans nos quotidiens.
Citations
Il y avait un homme qui méprisait sa fille. Ce mépris, manifeste et constant, fut d’une certaine façon la cause de la mort de cet homme, qui n’interviendra donc que brièvement dans ce roman. Peu de temps après avoir surgi de la page blanche, il y retournera à jamais. Et même si sa présence restera vive et implacable dans l’esprit de sa fille, il ne fera ici que des apparitions allusives, sans doute superflues, comme une brise matinale qui renonce vite à souffler. S’effacer ; tel sera son châtiment.
Tous parlent la langue de tous. Car ils ont fabriqué un parler unique, rapiécé, avec lequel s'adresse à la troupe entière ou à ceux dont on ne parle pas la langue. Personne ne la considère comme une véritable langue, alors on ne lui a pas donné de nom. En fonction de qui parle, on y retrouve plutôt la langue de l'Empire ou celle des barbares. Et ce n'est jamais tout à fait la même. Cette langue fluctue et s'agite, et elle ne se fixe que pour contribuer à al compréhension de tous. C'est comme un mur fait de briques, de paille, d'os, de pierres, de coquillages, de tout ce qui lui permet de tenir droit. C'est une langue de petits bouts, une langue de bribes. Ils parlent et se comprennent. Et quand ils ne se comprennent pas, ils essaient d'autres mots, déclinent, improvisent, suivent une piste, font des bonds en avant ou en arrière, à grand renfort d'hésitations, d'imprécations, de gesticulations et de soupirs. On se comprend parce qu'on veut se comprendre.


