La race des orphelins d'Oscar Lalo

La race des orphelins, publiée pendant la rentrée littéraire 2020, est le second roman d'Oscar Lalo. Le titre du roman pointe plusieurs sujets épineux traités : les orphelins et l'idée qu'il puisse exister des races hiérarchiques d'humains. Vous comprendrez sans mal que cette fiction historique nous ramène à l'horreur de la Seconde Guerre mondiale...
Résumé de La race des orphelins
Hildegard Müller est une vieille femme de 76 ans et elle a un message à porter : les orphelins des Lebensborn (centres dans lesquels les bébés étaient "créés" pendant la Seconde Guerre mondiale pour produire de parfaits enfants aryens) sont des victimes de guerre. Hildegard ne sait même pas si elle se nomme vraiment ainsi, tout ce qu'elle sait, c'est que son identité est incertaine, sa naissance n'est peut-être pas voulue et elle a manqué de tout : d'une vie, d'une famille, d'amour, du droit à la parole, d'un statut de victime... À l’aide du scribe qui écrit ce roman pour elle, elle veut léguer à ses enfants l'histoire de sa naissance, pour qu'il reste quelque chose d'elle. Pour cela, ils mènent l'enquête ensemble sur les traces de son passé.
Un sujet très peu traité lorsqu'on parle de la 2WW : les Lebensborn
Tout le monde est au fait avec les horreurs de la Seconde Guerre mondiale : on tue, on condamne à mort, on exploite dans les camps de concentration, et bien d'autres choses encore... Pourtant, on ne connaît que très peu l'entreprise de vie menée par le IIIe Reich dans les Lebensborn. Si Hitler massacrait des populations entières, ce qu'il cherchait, ce n'était pas l'annihilation de l'espèce humaine. Il voulait "remplacer" ces hommes et ces femmes qu'il tuait par des enfants correspondant aux exigences de la "race aryenne" qu'il venait de ranimer. Ainsi, si le nombre de morts augmentait, il s'en souciait peu puisqu'il avait conçu avec Himmler une entreprise industrielle de vie. Cette fiction historique créée par Oscar Lalo dévoile ce qu'on sait très peu : la "mécanisation" des naissances par une propagande nazie conduisant au vol de milliers d'enfants à travers les pays nordiques pour alimenter ces centres qui devaient former la future génération de la jeunesse hitlérienne.
Mais ce roman ne veut pas raconter ce qu'il s'y passait. Il part à la quête des origines, de la naissance. Hildegard préfère se faire appeler Sara sans "h" puisque cette lettre l'a trop abîmée (en référence à Hitler, Himmler, etc.), au moins, ce nom elle l'a choisi. Elle cherche sa mère, elle qui n'est qu'une petite fille prisonnière d'un corps de vieille femme. Elle veut rendre la parole aux enfants nés comme elle, sans être voulus, sans être aimés, victimes de la guerre une fois qu'elle est terminée puisque leur existence gêne, elle empêche de passer à autre chose. Ainsi, Hildegard et son scribe mènent l'enquête pour montrer comment cette entreprise fonctionnait : des enfants ont été kidnappés, des parents ont été tués, des femmes ont été violées, des enfants ont été violés.
Ce roman n'est pas destiné à tous les publics. S'il est accessible et lisible sans embûches, si l'horreur ne se dessine pas sur toutes les pages, il entraîne tout de même une réflexion de l'horreur à travers les quelques faits révélés et les invitations à poursuivre votre lecture à travers de nombreuses références littéraires. Âmes sensibles, s'abstenir.

La forme littéraire fragmentaire de ce livre est originale
L'utilisation du fragment joue sur la construction et la déconstruction de l'univers littéraire.
Peu de lignes par page. Déjà un miracle qu'il y ait ces mots sur ces pages que vous tenez entre vos mains. Vous auriez pu tenir du vide. Mon histoire n'a pas de début.
Lorsqu'on tourne les pages, on repère tout de suite le peu de mots par feuillet. Ce sont de courts paragraphes excédant rarement le verso d'une page. Cette présentation produit un effet de jeu entre la page blanche et le besoin de s'exprimer du personnage. Effectivement, vous pouvez à la fois trouver dans les blancs la recherche du mot juste, le temps de réappropriation de la mémoire et les bribes de souvenirs remontant à la surface. Comme le dit la narratrice, c'est déjà beaucoup qu'ils parviennent à aligner tant de termes sur un feuillet, puisqu'en dehors des défauts de la pensée, il y a le manque de fiabilité des indications qu'elle peut transmettre à son propos : comment écrire une quête sur son identité quand aucune information n'est vérifiable, quand même le nom et la date de naissance des enfants sont volés par la campagne nazie ? Pour compliquer encore un peu la recherche, Hildegard nous apprend que les nazis ont eux-mêmes mis le feu aux registres incriminant des Lebensborn, dérobant le peu de données qui existait sur ces enfants.
J'ai fait le choix du français pour me désincarcérer de l'allemand. L'allemand est une langue qui a été torturée par les nazis. L'allemand est la langue des ordres, dont celui d'exterminer et celui de procréer.
Mais ce que vous lisez aussi c'est un problème de langue omniprésent dans le roman. Hildegard est analphabète et doit passer par un intermédiaire pour transmettre un témoignage manuscrit. Mais cela signifie que le scribe doit s'accorder avec l’individu qui dicte. Nouveau problème : le copiste parle français et allemand, mais porte son propre idiome, sa langue personnelle. Ce problème de langage a à nouveau des répercussions au moment où une autre interlocutrice traduira de l'anglais un document officiel. Le blanc de l'écriture fragmentaire interroge alors également la façon dont on peut investir le langage quand la tour de Babel se confronte à l'acte de communication. Enfin, c'est encore un moyen de remettre en cause la locution et de s'éloigner de la langue originelle : l'allemand. Elle échappe à cette langue totalisante et ne garde qu'une partie de ce qu'elle a : des bribes d'une vie volée.

Devenez Book Lover pour 1 mois
Tu veux devenir un Book Lover ? Il est possible de souscrire un abonnement mensuel. Et c'est seulement 5€ !
Les inconvénients de la forme fragmentaire dans un roman qui aborde des thèmes difficiles
Le fragment permet d'avoir une première confrontation avec les Lebensborn, mais elle ne suffit pas à s'immerger dans ce monde mystérieux. Il a tendance à créer un sentiment d'éloignement du sujet, qui n'est autre que l'histoire d'Hildegard. L'écriture devient blanche donc neutre là où un message est à faire passer. Hildegard est déshumanisée alors qu'à travers ce roman, elle doit justement "prendre naissance". Sa voix s'efface et il ne survit que des faits, souvent fantomatisés eux-mêmes par les nazis. Cela provoque une frustration chez le lecteur : nous n'en savons pas assez sur les Lebensborn ni sur la narratrice, nous n'apprenons presque rien sur l'enquête menée par les deux figures et, pire encore, la narratrice est gommée par de biais des nombreuses références littéraires. On demeure constamment sur ces comparaisons littéraires (qui sont autant de sources possibles de renseignements), mais on n'entre jamais tout à fait dans le vif du sujet.
Il apparaît qu'il y ait toujours une pudeur qui, malgré la volonté d'Hildegard de se positionner comme victime et de faire changer les choses, semble obliger les deux personnages - et l'auteur - à loger dans cette neutralité qu'on voudrait briser pour avoir un véritable témoignage de vie. Ce que je regrette, c'est que, si l'écriture blanche nous aide à affronter la difficulté du thème et nous blesse légèrement moins, on sort un peu du roman et on ne voit que l'horreur de la guerre en oubliant parfois un peu la question traitée. Au final, on reste à la surface d'un témoignage et d'une information historique.

Citations
Je m'appelle Hildegard Müller. En fait, je crois que je ne m'appelle pas. Ce dont je suis certaine, c'est que mes parents biologiques ne m'ont pas donné ce prénom et que ce nom n'est pas le leur. À vrai dire, c'est tout ce que je sais d'eux.
Ma naissance justifiait les millions de morts. Vous comprenez mieux pourquoi on ne veut pas entendre parler de moi.
Le gouvernement allemand nous refuse le statut de victimes de guerre. Au fond, il a raison. Notre enfer a commencé après. Les enfants Lebensborn sont des invalides de paix.
- Oscar LALO, La race des orphelins, Belfond, 2020 ;
- Anne FRANK, Le journal d'Anne Frank, Le livre de Poche, 2022 ;
- Sarah COHEN-SCALI, Max, Gallimard, 2015

Pour une autre petite histoire suite à la Seconde Guerre mondiale : Effroyables jardins de Michel Quint
