Regain, roman de Jean Giono

Dans sa trilogie nommée "La trilogie de Pan", Regain est le dernier après Colline et Un des Baumugnes. Véritable ode à la vie, nous assistons à la naissance d’une histoire d’amour entre nature et culture… où l’un nourrit l’autre pour trouver une certaine paix intérieure.
Synopsis de Regain
Près de Manosque, un petit village nommé Aubignane voit ses habitants disparaître. Logé en haut d’une montagne difficile d’accès, les occupants s’en vont les uns après les autres, jusqu’au jour où seuls, trois personnes demeurent dans ces terres de moins en moins hospitalières. Il s’agit de Panturle, la Mamèche et le plus vieux, Gaubert. Ce dernier, ancien forgeron, quitte la bourgade juste avant l’hiver, son fils craignant pour sa vie, solitaire dans les hauteurs fouettées par le vent. Ne restent plus que la Mamèche et Panturle qui se serrent les coudes, dans des maisons abîmées et où rien ne pousse plus depuis longtemps.
Malgré le froid glaçant, ils trouvent chacun la force de survivre et luttent contre leur isolement en discutant. C’est alors que La Mamèche interroge Panturle sur la raison de son célibat, tandis qu’il est au fort de sa quarantaine. Celui-ci dit ne demander qu’à rencontrer une compagne, mais celles-ci ne viennent pas. Dès lors, La Mamèche se propose de lui chercher une épouse. Puis elle disparaît soudainement et Panturle sombre peu à peu dans la folie.
Quelque temps après, une femme apparaît à Aubagnane. Elle est accompagnée d’un certain Gédémus qui l’utilise pour traîner leurs lourdes charges. Lorsqu’elle découvre Panturle, au seuil de la paranoïa, ils s’apaisent, s’unissent et font de Aubignane une terre de nouveau fertile et accueillante. Panturle se civilise et se rend à nouveau aux villages alentour, il cultive et attire même de futurs voisins jusqu’au hameau, restituant la vie là où elle s’éteignait.
De la folie à la civilisation : un monde sauvage qui renaît
L’un des thèmes les plus importants dans Regain est l’enracinement des hommes dans la terre. Ils s’adaptent à leur environnement, mais cela ne suffit pas à faire d’eux des êtres humains. En effet, Panturle oscille entre civilité et folie et se redresse enfin grâce à l’amour. Faisons le point :
L’homme fusionne avec la nature
Le Panturle est un homme énorme. On dirait un morceau de bois qui marche. Au gros de l’été, quand il se fait un couvre-nuque avec des feuilles de figuier, qu’il a les mains pleines d’herbe et qu’il se redresse, les bras écartés, pour regarder la terre, c’est un arbre. Sa chemise pend en lambeaux comme une écorce. Il a une grande lèvre épaisse et difforme, comme un poivron rouge.
Lorsque nous découvrons Panturle, il est décrit comme un homme arbre. Il s’enracine tellement dans le sol qu’il y est attaché et a ses habitudes. Cela fait également de lui un homme qui résiste aux vents balayant le village. Si la terre où il réside est en déclin, la figure de l’arbre montre toutefois son enracinement à Aubignane et sa solidité, voire sa fiabilité pour les autres personnes du village.
D’ailleurs, il fusionne avec son environnement et le connaît par cœur. Sa force vitale lui permet de traverser les montagnes en portant une enclume ou le rend sensible au milieu qui l’entoure. Ainsi, il joue avec le renard qu’il tente passivement de piéger. Il le pose volontairement trop tard, lui offrant la possibilité de l’observer sans que la bête se fasse prendre. Il se trouve encore dans un lien social et une contemplation du monde.
Cependant, secoué par les proches qui s’en vont et la solitude, il ne demeure pas dans un état de raison. Il sombre petit à petit dans la folie, il devient un animal sanguinaire qui chasse sans éthique et avec violence. Ce ne sont plus des instincts de survie, mais véritablement une folie qui le pousse à rejeter tout ce qu’il appréciait.

L’amour l’entraîne dans la civilisation
S’il perd la tête, cela ne dure pas trop longtemps. Son ensauvagement et la venue du printemps appellent tout ses sens à chercher une femme. C’est à ce moment qu’advient Arsule au village. Elle est à moitié morte intérieurement à son arrivée, mais la vision de Panturle la sort de sa torpeur. Quant à Panturle, il se sociabilise et retrouve une certaine fiabilité à son contact. Les personnages, à travers cette histoire, vivent effectivement un véritable récit initiatique. Ils passent d’une "petite mort" à un état de reconstruction. La première étape de la formation commence lorsqu’Arsule repère l’ombre noire la poursuivre, tandis que pour Panturle, il s’agit de la presque noyade. Puis ils se trouvent et peuvent songer à l’avenir.
En effet, avec la rencontre de la femme, il y a un renouvellement de la civilisation possible. Il écoute sans un mot d’abord les envies et les demandes d’Arsule. De ce fait, ils retournent dans la chambre dormir, malgré le fait que Panturle n’y voit pas l’intérêt. Arsule se charge également de raccommoder les vêtements de son mari, de décorer la maison, de repenser l’extérieur, etc. Si chaque changement sans qu’il n’étudie quoi que ce soit au départ, nous sentons toutefois une évolution dans la façon de penser de Panturle. Ainsi, le dieu Pan représenté par Panturle, dieu de la nature, rencontre l’art (Ars ou Arsule), amenant les personnages à une vie nouvelle.
Chaque petite modification apportée par Arsule incite Panturle à retravailler la terre, la rendre plus fertile. Il se crée parallèlement un monde intérieur, là où tout était extérieur avant cela. En effet, l’homme qui parlait seul à voix haute en première partie d’œuvre se met à ne plus dire que ce qui est nécessaire, "tant il y a de choses à dire". Cela engage à penser qu’il a enrichi son inconscient. Il passe également d’un langage très porté sur la chasse et la survie à une envie de confort, d’embellissement et donc de valorisation de son environnement.

La vie attire la vie… et la société
Finalement, Aubignane, destinée à ne plus exister en prise avec les vents violents et qui s’est ensauvagé a pu, grâce à deux amoureux, redevenir riche et beau. En vendant son blé, il parvient à valoriser auprès de ses pairs son travail et la qualité de son sol. Dans les autres hameaux, les domaines fatiguaient et Panturle offre un nouvel espoir aux agriculteurs. Ainsi, une famille vient tout naturellement s’installer autour de chez eux. Ils se côtoient et forment un groupe, un véritable village où chacun, adulte comme enfant, trouve sa place.
La vie se poursuivant alors, la scène s’achève sur la volonté d’Arsule d’avoir un descendant. Apparaît alors le tableau de Panturle, se dressant au milieu du champ "solidement enfoncé dans la terre comme une colonne". La comparaison n’est pas innocente… rappelez-vous le début de l’article… L’arbre devient une colonne : la nature a été domptée par le travail de l’homme sur la pierre. Il manifeste ainsi durablement la marque de l’art et de la société, agissant maintenant sur l’environnement. Si le "regain" est la repousse après la première coupe, cela laisse entendre qu’il y aura de nouveau une agriculture.
Cependant, notons quelque chose : Giono expose dans son œuvre un compromis entre nature et art. Il n’est pas question d’encenser les villes où les machines écrasent le grain et les hommes, où la productivité et l’argent dominent. L’auteur présente plutôt un équilibre nécessaire entre les forces afin d’obtenir une pureté des mœurs (entraide, soutien, amicalité) et du paysage, entraînant une liberté des uns et des autres qu’il n’est plus possible d’avoir lorsque les cités s’urbanisent trop et deviennent marchandes.

La présence de Pan dans la trilogie et dans Regain
Pan est un personnage mythologique présente dans les trois œuvres de Giono, mais sous des aspects divers. Les romans ne se suivent d’ailleurs pas à proprement parler, les personnages sont différents, ce qui fait de Pan une figure ambivalente et volatile, toujours en mouvance.
Pan, une figure mythologique proche de Dionysos
Notez que pour lire une trilogie autour du dieu Pan, il est bon de savoir qui est ce personnage. Il s’agit d’une figure mythologique comportant des caractéristiques humaines et animales. Il possède en effet des cornes et les pattes d’un bouc, faisant de lui un être assez proche physiquement du satyre. Son attribut est la flûte de Pan (la syrinx) et il est plutôt exposé comme un être lubrique, mais aussi comme le "tout", "pân" signifiant à juste titre "tout" en grec. On utilise généralement son image pour incarner le côté sauvage de la nature ainsi que la fécondité.
Ainsi, Pan n’apparaît jamais en tant que rôle unique dans le cycle de Giono. Il se glisse dans les éléments et en particulier le vent, tout autant qu’en Panturle (Pan-turle). Le personnage reflète certains aspects du dieu, tout en s’y confrontant à plusieurs reprises. En effet, il est ce personnage qui se lie très intimement à la nature et devient presque bête, avant de rendre son sol fertile, puis de créer une famille. Il libère également sa force en la Mamèche, présentée à la fois comme une mère et une sorcière, au corps presque animal. Pan est aussi cette ombre (/la Mamèche ?) qui pourchasse Arsule. Alors, si Pan n’apparaît en tant que tel dans aucune des trois histoires, il s’exprime dans l’environnement et les éléments qui ont chacun leur symbolique dans l’imaginaire de Giono.
Bien qu'on donne des symboliques générales aux 4 éléments, chaque auteur a ses préférences et ses propres schémas de sens. Il est intéressant, surtout dans une œuvre comme celle de Giono, d'y porter attention. Les éléments y sont d'ailleurs souvent personnifiés !
La représentation de Pan dans Regain
Le vent est souvent violent et contraint tout. Le second élément important apparaissant est l’eau qui est à la fois source de vie et de mort. Nous penserons au mari de la Mamèche qui laisse sa vie pour assouvir le besoin en ressources du village ainsi qu’à la presque noyade de Panturle. C’est d’ailleurs dans le puits où l’époux de la Mamèche a péri que Panturle jettera les restes de la Mamèche, refermant un cycle. Le feu est fertile, il réchauffe, maintient en vie et représente la passion. Enfin, la terre est le motif le plus accessible à l’individu. Elle est sans pitié et écrase l’homme comme Aubignane, mais si l’on s’en occupe, elle devient docile et nourricière.
Pan se cache un peu à travers tous ces éléments. Il soumet de cette façon Panturle (et dans une moindre mesure Arsule) à ses désirs de renaissance aussi bien sensuel qu’agricole, car, Pan est encore reconnu plus tardivement comme un dieu des campagnes. Il participe ainsi, sans exister réellement, à faire d’Aubignane une terre riche à nouveau.
Notons un parallélisme entre deux phrases, l’une se trouvant au début de l’œuvre et la seconde à la fin :
Alors, l’oncle, c’est là-bas, Aubignane, là où ça a l’air tout mort ?
Là-bas, à Aubignane où, d’habitude, c’est roux comme du maïs, c’est vert de verdure, d’une belle verdure profonde




