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    7 juillet 2020

    Rentrée 2020, Nus de Laure Becdelièvre

    Rentrée 2020, Nus de Laure Becdelièvre

    Nus est le premier roman de Laure Becdelièvre. Il raconte les doutes de Mathilde, modèle vivant de nu artistique. Son métier la comble et les poses lui semblent être de véritables pauses. Mais son intimité lui échappe lorsque son corps est en cours de transformation, puisqu’un bébé montre le bout de son nez à la fin de ce roman.

    Résumé

    Mathilde est mannequin vivant et pose souvent pour une école. Elle aime la tranquillité qu'elle trouve dans son métier. Mais dans sa vie personnelle, tout n'est pas si simple. Moins d'un an auparavant, elle a perdu un ami proche, Karim, dans les attentats. Son amour, Baptiste, lui a alors demandé de lui faire un enfant, ce qu'elle a fait, rapidement. Mais voilà, elle se pose de nombreuses questions sur la maternité :

    Jamais Mathilde n'aurait pensé qu'il ne lui faudrait que quelques semaines pour tomber enceinte. Tomber, oui tomber... Les mots, parfois ! Elle aurait pu penser : se retrouver. Parfois, on se retrouve enceinte. Elle, elle était tombée.

    A travers un stage artistique, où elle pose nue pendant sa grossesse, elle cherche les réponses à ses questionnements. Mia, l'une des étudiantes qui la dessine, n'y est pas pour rien dans sa transformation...

    Mon avis

    Un roman qui aurait pu traiter la question du corps...

    Je dois avouer qu'en achetant ce livre, je m'attendais à aborder la question du corps féminin, d'autant plus lorsqu'il est exposé volontairement. J'aurais aimé comprendre la conception du corps pour un modèle vivant qui fait du nu et ce que la grossesse représente réellement pour une personne offrant son corps à l'artiste.

    Mais ce n'est pas ce qui est traité par l'autrice. Le thème mis en avant est la grossesse et le questionnement d'une future mère doutant de sa volonté d'avoir un enfant. Ce ne sont que des questions psychologiques, pas corporelles. La transformation du corps, le fait de créer de la vie, être habité par quelqu'un qui sera hors de soi n'est pas la problématique. Non, pour le personnage principal, il s'agirait plutôt de la peur de commettre un "crime" en renonçant à être mère, mais aussi la peur de perdre sa liberté si elle conçoit un enfant. Alors oui, un livre qui met en avant les doutes que peut avoir une femme devant la maternité est intéressant. Mais la conception du corps et de la maternité par le personnage est assez dérangeante. Le corps devient objet dont on se sépare pour être "tranquille" et ne pas avoir un enfant serait un "crime de lèse-féminité". Heureusement, aujourd'hui, ne pas avoir d'enfant pour une femme est bien mieux toléré, ce qui me laisse perplexe quant à la perception du corps par l'autrice même...

    Rencontre avec deux modèles de nus

    Les deux modèles de nu que nous rencontrons sont des femmes. Mathilde, le personnage principal, est plutôt fine mais ne s'assume pas. Alors elle trouve dans le nu une façon de rendre son corps "objet" et de s'en séparer... La force du personnage aurait justement pu être dans l'acceptation de son corps et la fusion. A la place, cette séparation continue dans le roman et selon moi, se "séparer" de son corps n'est pas une réelle démarche d'acceptation.

    Le second modèle est plus original : Nadia est bien en chair, heureuse, vivante. Mais elle ne s'assumait pas non plus et s'est redécouverte dans son métier. Seulement voilà, elle n'est pas juste "grosse", sans y mettre de sens péjoratif. Elle est atteinte d'une "maladie rare" qui lui a fait prendre trois kilos tous les mois pendant deux ans. Et pourquoi ne pas développer simplement un personnage qui affirme ses formes, sans histoire de maladie derrière ? Je pense qu'aujourd'hui, le cliché de la femme parfaite tombe, et il n'est en rien dévalorisant de présenter un modèle rondouillard, ni même obèse. En dehors de ce détail, le surpoids n'est pas particulièrement traité et ne sert pas plus que cela à la construction du personnage. Au fond, qu'elle soit ronde ou fine, elle aurait joué le même rôle.

    L'autre élément qui définit le personnage de Nadia est son origine : elle vient d'une famille musulmane et est rejetée par celle-ci parce qu'elle pose nue. Elle est la seule figure engagée dans le récit, et je pense que j'aurais ressenti plus de sympathie envers ce personnage, elle qui lutte avec acharnement et joie, que pour le personnage principal. C'est la relation à son corps et à la religion de sa famille, son envie de protéger les modèles en faisant reconnaître leur art comme un travail, qui aurait pu avoir un véritable intérêt dans ce roman. Voilà pour la question des corps.

    La thématique des attentats : est-ce vraiment utile ?

    En guerre, on était en guerre, rappelaient de plus belle les politiques, reprenaient en boucle les journaux. Une guerre ? Guerre insidieuse, alors, contre une menace diffuse qui n'avait pas de bruit ni d'odeur."

    La plupart des interrogations des personnages sont provoquées par la perte de leur ami, Karim, dans ce que nous comprenons être les attentats du Bataclan. Bon, ça aurait pu n'être qu'évoqué en fond, comme, bienheureusement ou malheureusement, beaucoup de livres récents. Mais Laure Becdelièvre accorde beaucoup d'importance au thème, quitte à amplifier les répercussions des attentats sur ses personnages de manière un peu trop maladroite.

    Ainsi, Mathilde en vient à se comparer à son amie, Pauline, qui a perdu le père de sa fille, Lili et d'un petit garçon. Elle assimile sa peine à celle d'une femme qui doit se reconstruire et éduquer deux enfants seule, malgré le traumatisme... En plus de cela, elle en vient à "culpabiliser", comme il est dit, parce que son enfant aura un père et pas ceux de Pauline. Je ne pense pas que ce genre de comparaison soit judicieux, même pour un personnage qui doute.

    Le second attentat évoqué est celui de la promenade des anglais, qui est utilisé pour réparer les liens brisés avec ses parents. Tout à coup, il suffit d'un drame et de l'annonce d'une maladie pour que les liens soient ressoudés. On parle alors de l'horreur des morts, le traumatisme, comme on le dirait à un passant et puis c'est tout.

    Un point dérangeant : les personnages sont catégorisés

    Il est possible de présenter le comportement du personnage principal ainsi : Mathilde ne veut pas d'enfant mais "tombe enceinte" quand même, parce que son copain le veut. Elle a des petits problèmes avec son amoureux et fait en sorte de le fuir. Elle est un peu la petite fille qui se rebelle contre sa mère, au point de ne pas lui parler pendant 10 ans, à cause d'un désaccord... mais qui pleure ensuite car sa mère a eu un cancer et qu'elle ne l'a pas su.

    La raison principale de son doute face à la maternité s'avère, finalement, très cliché :

    La peur de mettre au monde en des temps si obscurs, resurgis du passé, peur d'y faire grandir un enfant, d'infliger pareil héritage - non, c'est un prétexte, la vérité est plus viscérale, lui a fait réaliser l'autre jour Emiliana : elle a peur de donner la vie, car c'est donner la mort en même temps.

    Nous ne parlerons pas plus de Nadia, le modèle vivant, et passerons sous silence également l'archétypale Emiliana, représentée comme une madone italienne. Mais j'aimerai évoquer un autre personnage : Mia. Nous savons très peu de choses d'elle, jusqu'à ce qu'elle se dénude sur le toit-terrasse de l'école et que son amie remarque le bracelet électronique à sa cheville. Elle devient alors la femme qui s'est laissée enrôlée sans tout à fait adhérer au mouvement et est allée en Syrie avec son mari. Une fois libérée de son mari, probablement mort au combat, elle parvient, avec l'aide de rebelles, à passer la frontière de la France et est surveillée.

    A la fin de l'histoire, Mia trouve un amoureux. Pourquoi pas, puisque le roman se termine par un happy-end de conte de fée. Mais Laure Becdelièvre a utilisé un dernier personnage, inexistant dans le roman, comme le dernier symbole aux attentats : il s'appelle.... Charlie ! Voilà comment supprimer tout doute de "radicalisation" qui pourrait tourner autour de Mia par une nouvelle référence.

    Des faiblesses stylistiques...

    L'un des derniers points à soulever est un problème stylistique. Lorsque Laure Becdelièvre écrit des dialogues, nous sommes face à une femme de trente-sept ans qui parle comme une adolescente. Elle coupe les mots, ce qui ne donne pas l'effet contemporain peut-être recherché, mais soulève simplement la question de la maturité du personnage. Les dialogues révèlent un problème de concordance avec le choix narratif. Le point de vue de ce roman est omniscient, c'est l'autrice qui nous parle ; mais elle injecte les pensées de Mathilde très directement. Seulement, le décalage dans la façon de s'exprimer entre le dialogue et la narration est beaucoup trop marqué.

    Le rejet de Mathilde envers sa mère ressemble également à une crise d'adolescence. Cette crise atteint aussi son amoureux puisque nous assistons à des scènes où un couple se déchire sur des malentendus et des refus de communication pour des sujets peut-être un peu trop futiles par rapport à la situation. Baptiste, d'ailleurs, pourrait jouer le rôle du frère protecteur tant il est absent et limité dans son rôle.

    Et puis, j'espère qu'une erreur sera corrigée si le livre est réédité, même en format poche. En effet, la petite fille de Pauline, "Lili", se transforme en "Lily" dans les dernières pages du livre.

    Pour conclure

    J'ai tiens à rappeler que mon avis est forcément subjectif. En achetant un livre, nous avons souvent des attentes, et je n'ai peut-être pas su voir autre chose que ma déception face à l'oubli de la corporalité. J'aime aussi les personnages construits en finesse, les intrigues qui s'imbriquent correctement les unes dans les autres. Je pense qu'ici, ce sont des intrigues qui tenaient à cœur de l'autrice, ce qu'on ne peut pas lui reprocher, mais il manque des liants.


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