Pardonner à nos mères, Claire Richard

Un essai sur la relation entre les mères et les filles ! Voilà un thème différent et prometteur. C'est avec beaucoup d'attente et d'espoir que j'ai ouvert ce livre, tant le sujet manque de références littéraires. Et c'est avec une pointe de déception que je le relâche, même s'il inaugure la voie vers de nouveaux horizons.
Pardonner à nos mères, un sujet important
Attention au titre qui peut paraître quelque peu trompeur. Il n'est pas question ici d'imposer le pardon aux filles, mais d'interroger la matrophobie, c'est-à-dire cette peur de devenir comme sa mère. L'autrice sonde la relation mère-fille à travers de nombreux témoignage et en ayant en tête l'impact du patriarcat sur la cassure entre les mamans et leurs filles. Elle note et déjoue de cette façon la pression subie par les mères et l'injonction à ne pas être simplement une bonne mère, mais une mère parfaite.
Par conséquent, elle explore comment la charge mentale, l'image de l'homme, la peur transmise de génération en génération peut affecter les interactions avec la fille. La mère peut voir en son enfant une victime à protéger, une fille à qui il faut apprendre à être obéissante, une rivale. La fille peut également être décrédibilisée et passer après les intérêts de la mère, l'enfant porte ainsi la culpabilité de ne pas avoir suivi les règles du patriarcat. Du côté de l'adulte en construction, c'est le lien qui peut se briser tout entier sous la pression d'un idéal que l'adolescente peut rechercher et ne pas trouver dans la figure de la mère. Il ne reste alors qu'un modèle échoué de parent.

Qu'en est-il de la relation mère-fille sous le patriarcat ?
Il y a des mères qui se soumettent aux injonctions des hommes, d'autres qui intériorisent le patriarcat et qui inculquent la peur à leurs filles. Il y a celles qui passent avant leurs enfants et qui sont soit négligentes, soit violentes. Une forme de combat ou de besoin de protection face à la domination masculine paraît constamment à l'origine du lien entre la mère et la fille. Cependant, l'homme gagne systématiquement lorsque la mère ne protège plus ou mal son enfant.
Selon elle, une partie du rejet des filles envers leurs mères vient du fait qu'elles sont en avance sur les théories féministes de la madone. Les féministes avancent toujours dans leurs tâches et là où les filles peuvent voir un combat, les mères en portaient un autre. Cette incompréhension et l'incapacité à se "mettre à niveau" des mères joueraient dans la frustration des filles. Cela se répercute alors sur le lien.
Il est à noter que pour une fois dans la littérature, la violence des mères est véritablement mise sur le tapis. À ce propos, je n'avais en tête que la bande dessinée Chère maman de Sophie Adriansen qui évoque les rapports toxiques aux mères. Rien que pour cela, je remercie sincèrement Claire Richard d'avoir rendu la parole à un grand nombre de filles lésées et réduites au silence.

Une ouverture sur le thème, mais un manque d'approfondissement selon moi
L'essai ouvre la voie vers un thème qui me semble essentiel à comprendre dans la notion d'aller plus loin et de briser une chaîne générationnelle délétère pour les femmes. On évoque à la fois la pression subie par les femmes, l'image que revoie le père de la mère, la définition peut-être trop faussée ou incomplète de la bonne mère ainsi que l'idée de pardon ou de séparation du lien. Ce sont de multiples points auxquels se mêlent les témoignages de nombreuses victimes qui ont décidé de couper les liens avec leurs mères ou passer à autre chose.
Ce texte promettait une analyse intéressante de ce lien si particulier et qui influence tellement la vie des femmes. Toutefois, il manquait de développement, de précision voire de prise de position. J'ai été frustrée de voir autant de sujets déployés sans qu'on touche en profondeur aux mécanismes en jeu. J'ai eu le sentiment que lorsqu'on entrait vraiment dans le vif de la réflexion, nous étions coupés par les témoignages. Attention, ils ont leur place et on doit entendre les voix des femmes, cependant ils prédominent sur le texte qui me semble rester à l'idée de piste de réflexion.
Le titre laisse peu de doute sur l'origine toxique des liens évoqués. S'il y a besoin de pardon, c'est qu'il y a eu faute. Je trouve cependant assez dommage et dommageable de mettre tant de choses sur le dos du patriarcat. On sait à quel point il salit les femmes, mais on ne peut décemment pas tout passer à nos mères sous prétexte qu'elles sont victimes. Les maltraitances, les peurs inculquées, les traumatismes ne sont pas pardonnables. Comme l'expriment les témoignages, un regard féministe peut aider à comprendre certaines mécaniques des mères par rapport à leurs filles, mais l'enfant reste profondément marqué.
Grandir ne peut pas signifier passer à autre chose. La matrophobie n'est pas uniquement le reflet du patriarcat. J'ai senti que Claire Richard touchait cela du bout du doigt à plusieurs reprises, en évoquant aussi les parents défaillants, mais la réflexion s'arrêtait trop souvent à ce fil conducteur, privant l'essayiste et les lecteurices d'une pensée plus complète. J'espère que l'autrice continuera de s'intéresser à ce sujet ou ouvrira sur une nouvelle littérature qui ira encore plus loin. Je resterai attentive !
Citations
Est-ce qu'on ne serait pas, encore, en train de charger la barque des mères ? De reproduire ce que les Anglosaxonnes appellent le mother blame, l'accusation constante faite aux mères d'être insuffisantes, trop présentes ou pas assez, étouffantes ou désinvesties, en tous cas toujours cause de problèmes ?
Les garçons ne reçoivent pas dans leur relation avec leur mère l'empreinte, la trace, l'écho d'une domination. Et cela change tout.
Il faut élargir les conceptions du soin, expliquer aux filles : quand je t'inscris à la cantine, quand je fais les courses, quand je lance une lessive, c'est aussi du sion ça ne se résume pas aux câlins.
Note sur la citation précédente : il serait aussi bon de l'expliquer à nos garçons !
- Claire RICHARD, Pardonner à nos mères, Renversantes, 2026
- Sophie ANDRIANSEN, Mlle Caroline, Chère maman, les mères aussi peuvent être toxiques, Glénat BD, 2025



