Résultats de votre recherche :

    27 avril 2021

    Les Furtifs par Alain Damasio

    Les Furtifs par Alain Damasio

    Les Furtifs est un roman de science-fiction et d'anticipation écrit par Alain Damasio. Il retrace une histoire de la France et de l'Europe en 2040, dominée par la technologie et où tout ce qui doit être découvert ne l'est pas encore...

    Les Furtifs en résumé

    ··Lorca· a perdu sa fille de 4 ans, elle a disparu du jour au lendemain, sans explication et de manière totalement illogique. Il ne surmonte pas son deuil alors que sa femme est partie. Pire, il a une théorie complètement folle qui le pousse à intégrer le Récif, un centre de recherche militaire : sa fille aurait été enlevée par un "fif", un "furtif" qui jouerait avec elle le soir. Les furtifs seraient des êtres vivants qui se cachent dans l'angle mort du regard humain, pour les tuer, il faut les voir en ayant conscience de leur présence et de leur existence. Les militaires en savent encore très peu sur eux puisque, par instinct, ils se transforment en céramique dès qu'un humain les regarde.

    Alors, pendant deux ans, il va s'entraîner pour devenir un chasseur de furtif à 40 ans. Cette intuition le mène à enquêter avec le soutien de son équipe. Cependant, le chemin est tortueux et difficile avant d'atteindre la vérité. Et puis, même si sa fille est vivante, est-elle toujours comme avant, est-elle humaine ? en bonne santé ? La réalité autour de cette affaire glacera le sang d'une grande partie de la population et créera la panique. Pourquoi ? À vous de partir à la quête de Tishka avec ··Lorca·, sa femme Sahar et l'équipe de chasseur de furtifs.

    Les Furtifs développent des thèmes très variés participant à l'effet de réel

    La politique est un sujet phare de l'œuvre

    Il avait eu le courage de placer son éthique au-dessus du confort de la loi.

    La politique est l'un des sujets les plus importants du roman. L'univers est coloré par l'anticipation de ce que pourrait être le monde en 2040 : un vaste monde régit par des abonnements qui permettent de se déplacer dans certaines rues et pas dans d'autres, un monde où les pauvres sont cachés, où les hommes libres qui n’adhèrent pas au monde informatique sont vus comme des parias. La ville est donc organisée en niveau de richesse : les plus fortunés peuvent prétendre au forfait privilège (donnant accès à presque toute la ville, en dehors des rues trop pauvres), la classe sociale intermédiaire peut espérer gagner le droit à un abonnement premium, la base de la population ne peut prétendre, quant à elle, qu'à un abonnement standard. Dans cette société de la traque et de la surveillance au même titre que dans 1984 de George Orwell, tous doivent être "bagués" et doivent consentir à offrir des informations personnelles aux dirigeants.

    Ces données servent à plusieurs degrés : pour le possesseur, cela permet de lui montrer des publicités ciblées selon leurs intérêts, pour les politiques c'est un très bon moyen de contrôle et enfin, pour les grandes marques (Orange, Nestlé, LVMH) qui peuvent acheter une ville, c'est un très bon moyen de développer leur business. L'intérêt infime que trouve le "bagué" à transmettre ses informations le rend absolument vulnérable à la société. Il devient dépendant de ses conforts de vie (ne plus présenter sa carte de transport, voir des publicités qui lui plaisent, créer son propre univers virtuel) mais ce sont autant de données qui ne sont plus personnelles, contraignant chacun de ses individus à perdre leur anonymat sans qu'ils ne se rendent plus compte des enjeux de l'utilisation de ces données.

    En développant cet univers qui prend déjà ses sources dans notre monde (vente des informations personnelles conduisant à des appels indésirables, utilisation des cookies pour les publicités, sauvegarde de toutes les données personnelles par des réseaux sociaux ou par les gros groupes comme les GAFAM composés de Google, Amazon, Facebook, Appel, Microsoft), Alain Damasio développe un critique du marketing et des publicités ciblées contre vente des données. Ce sont déjà des questions qui posent problème et la seule "solution" à l'heure actuelle est un VPN (réseau privé virtuel en français). Et encore, cela ne suffit pas pour se protéger de tout. Plus qu'une critique, il faut voir ce roman comme une très bonne sensibilisation sur les risques liés à Internet et l'utilisation des données par des tiers (politique, marques, etc.).

    Combat entre réalité ultime (et la technologie) et la furtivité (représentant la nature)

    Il faut surtout se préparer à une guerre des imaginaires. À ma droite, sur le ring, le fantasme du monstre tapi dans nos angles morts ; à ma gauche le désir d’une rencontre, l’envie de découvrir et de protéger l’espèce à la source du vivant.

    La particularité du roman d'Alain Damasio est également d'opposer deux modes de fonctionnement : à travers les furtifs, ces animaux inconnus mais qui semblent exister depuis toujours, l'auteur met en avant la richesse de la nature encore inconnue. Face à cette merveilleuse découverte, les hommes sont apeurés et ne voient aucun point positif en l'existence de ces êtres invisibles. En face de cette réalité, il y a les habitants des villes qui vivent pour beaucoup à travers la "réul", une sorte de réalité ultime virtuelle qui permet de vivre dans un monde en partie imaginaire créé selon les désirs des utilisateurs.

    La population dominante est celle qui adhère pleinement à cette réalité virtuelle. Ils s'enferment dans un monde et s'isolent du reste de la population sans toujours s'en rendre compte. Leur comportement est particulièrement révélateur lorsqu'on leur apprend l'existence des furtifs. En effet, ils sont dominés par la peur de ne plus contrôler leur environnement et arrivent à ressentir un besoin d'extermination de la nature et d'une espèce qu'ils ne veulent pas apprendre à connaître, qu'ils voient immédiatement comme un danger qui leur échappe.

    Pourtant, ces espèces pourraient être à l'origine du vivant et leur extermination massive serait probablement un désastre écologique. Qui plus est, certains sont prêts à tout pour les tuer, quitte à saccager un écosystème rare et tout ce(ux) qui s'y trouve(nt). Cette nature est défendue par les 1/g! c'est-à-dire les insurgés. Ils vivent sans le souci de l'informatique et de la technologie et se rapprochent au plus près du vivant. Ils respectent l'état naturel des choses et vivent souvent au plus près de la nature. Les 1/g! forment une société libérée des carcans, solidaire, vivante et unis dans le partage des tâches. Ils se tournent vers un mode de vie où chacun contribue au bonheur des autres. Ce deuxième modèle de vie est une société utopique, certes, mais elle vient contrebalancer la société dystopique et anticipée de notre réalité. C'est un rappel sauvage et sincère à la nature, avec, évidemment une utilisation de la technologie mais sans excès.

    La parentalité et le deuil familial

    Cette histoire est également traversée par le deuil familial. Toute l'intrigue tourne autour de la disparition de Tishka, une petite fille que personne n'a retrouvé et qui semble avoir été kidnappée alors qu'elle dormait dans sa chambre au 8e étage. ··Lorca· se persuade alors qu'il existe des furtifs et que sa fille est en vie alors que sa femme, Sahar, pense sa fille morte et s'est séparée de son mari avec qui elle ne parvenait plus à vivre. En effet, les deux personnages ont un instinct différent et le couple est brisé par cette différence de pensée. Les espoirs fous de ··Lorca· et la quête intense pour la retrouver parvient tout de même à donner des résultats puisque le papa avait raison, mais sans cela, Sahar n'aurait plus supporté la présence de celui-ci. D'ailleurs, les rôles pourraient vite s'inverser entre ceux qui espèrent et ceux qui ne croient plus. Dans tous les cas, Alain Damasio exprime deux façons radicalement différentes de gérer la perte d'un enfant, chose extrêmement difficile à vivre au quotidien.

    Les espoirs fous et la quête intense des parents pour retrouver leur enfant, conjugué avec l'instant donnent des résultats. Pourtant, ils sont contraints à la réflexion puisque leur instinct de sauvegarde les conduit à avoir un comportement égoïste envers leur fille. Ils doivent donc penser à rendre sa liberté à Tishka, la petite maintenant libre comme l'air. Ce roman mène donc un raisonnement autour du juste milieu entre la parentalité et les besoins de l'enfant, qui, dans ce cas, est devenu autonome. C'est presque comme si Alain Damasio présentait une enfant devenue grande à des parents au moment où l'enfant part faire son propre nid. Il y a donc un travail autour de la conception de la parentalité et du changement des enfants.

    Un autre point important est abordé. En dehors du deuil de l'enfant perdu, tout comme celui de l'enfant dépendant, nous rencontrons une autre forme de violence familiale à laquelle doivent faire face les personnages. Effectivement, la famille est confrontée à la perte d'un parent. Le décès touche à la fois un enfant et un adulte et chacun doit apprendre à vivre différemment.

    Rentrée littéraire 2020, Il fait bleu sous les tombes - Culture Livresque
    Caroline Valentiny est psychologue et romancière. Elle a déjà publié quelques ouvrages comme Voyage au bord du vide ou encore Schizophrénie, conscience de soi, intersubjectivité qui parlent de la dépression, du deuil...

    Une œuvre totale regroupant le texte, le travail sur la langue et le son

    Symboles représentant visuellement les différents personnages dans Les Furtifs d'Alain Damasio.

    Le travail sur la langue dans Les Furtifs constitue sa richesse

    Alain Damasio joue sur la langue à plusieurs niveaux dans ce roman exceptionnel. Le premier concerne la langue en tant que tel. Grâce à des mots-valises et des néologismes, il va fusionner des mots connus pour décrire son monde futuriste. Ainsi, la technologie informatique en forme d'insecte, servant principalement à la surveillance, est appelée "intechte" (fusion d'"insecte" et de "technologie"). La langue est riche naturellement mais ce vocabulaire amplifie encore la notion d'anticipation inhérente au roman.

    Ce n'est pas encore tout. L'un des points principaux qui fait également de ce roman une œuvre complète est le jeu avec la graphie des mots. Dans Les Furtifs, les caractères sont habillés de symboles, plus ou moins présents selon les moments (et souvent le taux de furtivité des personnages). Le jeu visuel permet de différencier les personnages entre eux, qui racontent tous l'histoire les uns à la suite de l'autre. La graphie participe donc à l'effort de compréhension mais aussi et toujours à constituer la personnalité de chaque personnage. Ainsi, dans les passages où Lorca parle, des points apparaissent sur certaines lettres comme les "c", les "e" parfois les "q", etc. Pour Toni Tout-Fou, c'est une profusion de symboles très graphiques et le prolongement de la barre du "r" qui marque son caractère artistique et "foufou". Ner quant à lui, très carré et avec un esprit logique se voit allouer la barre oblique "/" dans son écriture, marquant encore un peu plus l'esprit mathématique de ce personnage.

    Un dernier point peut être évoqué, plus rapidement pour ne pas trop en dire. Nous disions qu'à certains moments, les symboles étaient de plus en plus présents dans le corps de texte, mais ce n'est pas tout. Au fur et à mesure, certains personnages perdent certains éléments de langage, les mots se brouillent mais restent lisibles. Cela à un lien direct avec la situation de furtivité, à vous de découvrir en quoi ! Toutefois, cela s'inscrit dans une démarche complète de travail sur la langue et de théorisation puisque les furtifs ont leur propre langage qui sera étudié à l'intérieur même du roman.

    Le travail sur les sonorités... et une piste audio en complément !

    Le jeu de sonorité s'intègre complètement à l'œuvre. À la frontière entre jeu de langage et musicalité, l'un des points sur lequel Alain Damasio a travaillé concerne la musicalité et les sons de la langue. Chaque personnage a ses propres sonorités langagières. Certains parlent à partir de consonnes toniques, d'autres semblent roucouler et certains autres ont un langage aérien fait de voyelles et des consonnes liquides. Ce style vient enrichir la prise de parole en donnant du caractère aux différents personnages qui s'expriment les uns après les autres. C'est donc un travail poétique qui s'ajoute à la richesse de l'écriture et du style de cet auteur talentueux.

    Sachez également que l'auteur a constitué un album autour de l'histoire de Lorca, Sahar et Tishka. L'album Entrer dans la couleur est produit par le studio d'enregistrement Jarring Effect de Lyon. Il a été coécrit par Alain Damasio et par Yan Péchin. Cet univers sonore reprend certains extraits du roman en lui donnant une puissance sonore. Cet album contribue entièrement à créer le monde des furtifs tout comme il existe une langue et un univers graphique pour la terre du milieu de Tolkien. D'ailleurs, il aura fallu 15 ans à l'auteur pour écrire ce roman monumental et infiniment riche.

    Lettres du Père Noël de J.R.R. Tolkien - Culture Livresque
    Ce 16 janvier 2020, Christopher Tolkien nous a quittés à l’âge honorable de 95 ans. Troisième fils du célèbre J.R.R. Tolkien, il fut son exécuteur littéraire et a veillé à ce que l’oeuvre de son père...

    Citations

    - Papaaa !
    - N'aie pas peur ! C'est juste des doudous, tu sais ...
    - Papa !!

    C'est fou la force de ce mot. C'est un coup de feu à bout portant avec une balle d'amour dans la bouche. Ça te dit que tu existes comme tu n'as jamais existé pour personne. C'est un appel qui happe le présent pur, il t'avale. Il t'oblige à être ici : ici même, hic. Tu ne sais pas ne pas y répondre, parce que voilà : tu es là, elle est là et son appel jette une passerelle vers toi que tu n'empruntes même pas : elle te traverse de part en part, elle te crée deux bras de plus, des jambes en mieux, un visage et une voix doubles. Un nous. Papa. C'est le premier mot qui sort un jour des lèvres de ton bébé et qui veut dire "lié". Deux. Fonduensemble. Plus jamais seul.
    Je comprends très bien que dans notre société de traces, contrôlée jusqu'à l'obscène, où le moindre vêtement, la moindre semelle de chaussure, le moindre doudou, une trottinette rouillée, je sais pas : un banc public, les pavés même, émettent de l'information… où le moindre mot lancé dans un bar est collexiqué ! Je comprends tellement que ce monde rêve d'un envers ! De quelque chose qui lui échapperait enfin, irrémédiablement, qui serait comme son anti-matière, le noir de sa lumière épuisante ! L'abracadata qui échapperait par magie à tous les datas ! Je comprends que la fuite, Lorca, la liberté pure, l'invisibilité qui surgirait au cœur du panoptique, soient les fantasmes les plus puissants que notre société carcélibérale puisse produire comme antidote pour nos imaginaires.

    Si ce livre vous intéresse :

    Sinon…

    1984 de George Orwell tombe dans le domaine public - Culture Livresque
    “Big Brother is watching you.” Ce célébrissime slogan est tiré de 1984 de George Orwell. Ce roman est pour les uns une référence de la littérature dystopique et de science-fiction, pour les autres...
    Anticipation et dystopie : découvrir un autre décor politique avec 1984 de George Orwell.