Des lettres et des femmes en 15 livres

Nous sommes fin 2026 et je constate une fois de plus que tous les prix littéraires ou presque ont été distribués à des hommes. Certaines catégories moins visibles ont salué quelques femmes, mais elles sont perdues dans le lot d’hommes publiés dans les bonnes maisons d’édition ou qui ont pour simple atout… d’être des hommes. Dans une société où les femmes lisent majoritairement et écrivent de plus en plus, ce constat m’épuise.
Soit, puisque la littérature est un moyen de raconter le monde et de se questionner sur la place de chacun, je vous propose une petite sélection de livres qui ont pour auteur ou pour sujet des femmes. Rendons un peu de visibilité à celles qui composent aussi notre monde, par l’imaginaire ou leur travail. Ici, romans, essais, bandes dessinées et histoire se rencontreront, ils aideront à mieux comprendre les combats des femmes et leur évolution à travers notre société, enfin je l’espère. Alors, laissez-vous tenter !
Femmes, histoire et mémoire : redonner une place à celles qu’on a effacées
Puisque l’histoire a été racontée au masculin, de l’ère préhistorique à nos jours, certaines femmes tentent de réparer celles qui ont été effacées par les hommes. Les femmes ont toujours participé à la construction de la société, alors je vous invite à découvrir leurs histoires pour porter un regard neuf et plus juste sur le passé.
Malinalli, aussi appelée La Malinche, est une figure que vous retrouverez dans d’autres livres, typiquement dans Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil. Autrement dit, Alicia Jaraba nous fait découvrir une figure d’histoire qui a existé. Son personnage est complexe et l’autrice nous avertit : elle reconstituera par l’imagination une partie de son histoire. En lui donnant une voix, elle ne réduit néanmoins plus le personnage à son rôle auprès des conquistadors. Cette bande dessinée interroge la manière dont l’Histoire est racontée et la place laissée aux femmes dans les récits historiques.
Qu’elles soient artistes, scientifiques, militantes ou aventurières, elles ont toutes participé à construire l’histoire. Les femmes mises à l’honneur par Pénélope Bagieu ont toutes refusé de se conformer aux attentes des hommes et de leurs époques. Cette bande dessinée raconte avec humour des parcours féminins extraordinaires qui nous rappellent que les femmes ont écrit l’histoire, même si elles se sont parfois retrouvées effacées. Et pour toutes les petites filles de notre vie, elles donnent à voir des personnages historiques forts. Construisons la culture de nos enfants, tous genres confondus, pour que les représentations soient plus justes.
De la liberté, de l’indépendance et de l’émancipation : choisir son propre destin
Disposer de son corps et de son argent n’est pas une mince affaire. Surtout quand nous savons que les femmes mariées ont eu le droit d’exercer une profession, d’ouvrir un compte bancaire et de gérer leurs biens sans demander l’autorisation de leur mari à partir du 13 juillet 1965. Alors, être libre de ses idées et de son avenir est un combat qui traverse encore la littérature féministe, tant il reste à faire. Sous différentes formes, voici une sélection de livres qui vous proposeront de réfléchir aux contraintes imposées aux femmes.
Dans cet essai qui a marqué la littérature, Virginia Woolf pose une question essentielle : quelles conditions une femme a-t-elle besoin de réunir pour pouvoir écrire et créer ? Elle met en avant l’indépendance financière et la liberté intellectuelle, tout en montrant par le mode de la promenade toutes les portes qui se ferment encore à son époque pour les femmes. Si certaines normes ont bien heureusement évolué, il me semble que le combat qu’elle mène n’en reste pas moins actuel, notamment sur la place de la femme dans la culture et la littérature.
Trois femmes se trouvent dans le désert de l’Égypte antique, leur destin fait qu’elles partagent un temps leurs chemins. Andrée Chedid y explore le thème de la liberté, des croyances et des contraintes qui pèsent sur les femmes. Ces trois femmes ont un parcours bien différent, mais à trois, elles cherchent leur place et une manière de vivre le monde. Se reconstruire n’est pas aisé, mais elles affrontent chacune la condition féminine qu’on leur a imposée afin de choisir son chemin. L’autrice explore le respect des différences, la liberté, la tolérance entre les religions et le refus du fanatisme en plaçant l’être humain au centre de son œuvre.
Ce roman redonne la parole à une figure mythologique représentée comme une sorcière dangereuse : Circé. Rejetée par les siens, elle apprend à maîtriser ses pouvoirs et à construire son propre destin. Cette réécriture promet de se questionner sur les représentations féminines et le droit à l’indépendance, bien qu’elle s’accompagne ici d’un isolement (induit par le lien brisé avec sa famille).
Encore un peu de mythologie ? Et si Médée, elle non plus, n’était pas la femme monstrueuse qu’on a voulu nous faire croire ? L’autrice reprend ici ce personnage pour lui redonner voix et questionner les mécanismes qui conduisent une société à désigner trop vite et trop facilement une femme comme coupable. Elle se réapproprie ainsi le mythe et invite à réfléchir aux préjugés et à la manière dont les femmes sont jugées.
Reprendre la parole face aux violences faites aux femmes, à son corps et à sa santé
Le corps des femmes a longtemps et est encore soumis aux normes sociales, bien qu’elles aient évolué. Il a aussi été soumis aux décisions des autres, notamment des hommes. Pourtant, la santé, le consentement, les violences et la reconnaissance de la parole des femmes sont autant de sujets au cœur des combats féministes.
Dans cette adaptation, la médecine gynécologique est abordée dans toute sa violence, mais aussi sous un angle profondément humain. À travers les consultations et les histoires des patientes, nous observons une femme destinée à faire partie du corps médical, questionner son écoute, apprendre à respecter le consentement et à repérer les violences médicales. Ce récit est particulièrement important pour rappeler que les femmes doivent être entendues et respectées lorsqu’il est question de leur santé et de leur corps.
(Et parce que je triche en ajoutant des BD que je n’ai pas chroniquées, c’est mon droit après tout ! J’ajouterai que si la BD et la question gynécologique/maternelle vous intéressent, il existe un superbe ouvrage nommé La sage-femme du roi d’Adeline Laffitte que je vous recommande chaudement).
Début XXe siècle, des ouvrières américaines se tuent à la tâche : elles sont exposées au radium dans les usines où elles travaillent. Cy. raconte leur histoire comme celle de femmes victimes d’une exploitation industrielle et sanitaire, mais aussi comme celle de femmes qui se battent pour faire reconnaître les injustices qu’elles subissent. Ici, l’autrice met en lumière les luttes sociales et la reconnaissance des droits des travailleuses.
Ouuuuuh encore de la triche ! Nolwenn nous a écrit un super article avec 5 livres pour parler des menstruations, car le féminisme commence aussi par connaître son corps et comment il fonctionne. Je ne peux que vous encourager à feuilleter ces ouvrages, qui parlent du fonctionnement du corps féminin, de la déconstruction des préjugés et de la libération de la parole autour d’un sujet qui concerne pourtant la moitié de la population.
Questionner les modèles féminins : une question de maternité et de transmission ?
La maternité est souvent présentée comme une évidence, pourtant elle n’en est pas une. Elle est la conséquence d’une attention sociale, mais être mère ne signifie pas renoncer à sa liberté, à ses aspirations, à son identité. Voici quelques livres pour interroger les liens familiaux, la façon dont les époques influencent les héritages et les modèles transmis de génération en génération.
Être mère n’est pas un long fleuve tranquille, surtout quand la société veut nous transmettre ses normes et une image idyllique de la parentalité. Dans cet essai collectif, vous aurez le témoignage de vraies mères et des injonctions dont elles ont été les victimes, elles et leurs enfants. Cette lecture rappelle que les expériences maternelles sont toutes différentes, mais méritent toutes d’être entendues. Elle nous confronte aussi à la représentation de la mère idéale et aux injonctions constantes que nous posons sur les mères et leurs enfants. Si vous vous sentez seule quand vous cherchez à offrir mieux à vos enfants, ouvrez cet essai !
Si j’ai été un peu moins à l’aise avec cet essai, il a toutefois le mérite de développer les relations entre mères et filles quand la situation s’avère complexe, remplie d’attentes, de déceptions et de blessures. Si les héritages familiaux sont mis à jour, l’essai nous invite aussi à réfléchir sur la notion de transmission intergénérationnelle par le biais du changement des normes sociales et patriarcales. Car les mères ont subi l’influence de leurs propres traumatismes et veulent protéger, parfois de la mauvaise manière.
Dans ce roman au vocabulaire très sudiste, Mathilda di Matteo explore la relation mère-fille lorsqu’elle est marquée par les violences faites aux femmes. De génération en génération, certains traumatismes se répètent et si chacune a une vie différente et veut échapper au train de vie de l’autre, il n’y en a pas moins d’amour entre elles. Cette histoire entre transfuge de classe et retour à la raison porte ses lourdeurs, celles du poids écrasant des hommes dans la vie des femmes.
Vous suivrez dans ce roman coup de cœur trois femmes dans une contrée du Japon. Hana, Fumio et Hanako vivent de la fin du XIXe siècle à l’après-guerre et chacune avance, entre dégoût des traditions passées et recherche de liberté. Sawako Ariyoshi raconte ainsi l’évolution de la condition féminine et combien elle peut se développer vite, par-delà les transmissions. Chacune de ces femmes se fera joie ou vivra avec difficulté les changements de mentalité, mais elles s’aiment et cette liberté acquise au fil des générations est le travail d’un long cheminement.
N’oublions pas le thème de la sororité et de l’égalité, car il faut poursuivre le combat ensemble
Pour aboutir à l’émancipation des femmes, il faut édifier aussi une co-construction. Pour cela, la solidarité, la possibilité d’entendre sa voix et l’éducation des hommes sont des notions essentielles. C’est un combat de chaque instant lorsque nous souhaitons sincèrement créer une société plus égalitaire.
Avec cette bande dessinée, Eve Cambreleng aborde un féminisme militant pour l’acceptation de tous et pour une société plus écologique. Le personnage principal arrive à un moment de son combat où la fatigue se fait grande, comme le découragement. C’est alors qu’elle rencontre d’autres femmes avec qui elle partage ses convictions. Cette sororité qui s’installe devient la bulle de sécurité nécessaire pour pouvoir continuer à revendiquer ses choix dans un monde qui se heurte à des idées reçues. Cette lecture réconfortante met le lien et la sororité par devant tout.
Money, money ! Cet essai met une question épineuse sur le dessus de la table : l’argent et le partage équitable ou non en couple. Titiou Lecoq s’intéresse aux inégalités financières qui s’installent de manière sociétale (ex. : différence de salaire, plafond de verre des femmes, etc.) et dans le couple. Elle relève les mécanismes qui paraissent même égalitaires et qui viennent pourtant fragiliser l’indépendance économique des femmes. Cette lecture éclairante permet de faire le point sur sa propre éducation à l’argent et d’engager la discussion si nécessaire.
La littérature des femmes, des livres pour tous
Voilà déjà une sélection de 15 (et quelques) livres qui permettront d’explorer différentes thématiques. Que ce soit de manière frontale et sourcée comme dans les essais, de façon rétroactive avec la revisite de la mythologie, du point de vue de l’Histoire ou du corps. Par différents moyens, plus ou moins romancés, vous aurez accès aux interrogations que se posent les femmes au quotidien.
Chacune de ces lectures vient nous remémorer que l’émancipation ne se résume pas à une seule revendication et qu’elle se construit à travers les générations et les prises de paroles. Mais ils rappellent aussi qu’aucun combat n’est jamais tout à fait gagné. Elles nous permettent aussi, bien heureusement, de nous questionner sur les modèles transmis.
Lire des femmes, c’est aussi prendre le temps d’écouter celle qu’on tait encore, dans les prix et ailleurs. Puisque la majorité des lecteurs sont en fait des lectrices, puisqu’elles ne consultent pas que de la romance, puisqu’elles sont tout aussi talentueuses que les hommes, offrez-leur une chambre à elle et de l’argent. Valorisez-les et entendez leurs voix. Il ne suffit pas de rajouter quelques noms sur les listes pour la parité.
Il y a encore beaucoup de livres féministes que j’ai lus ou voudrait lire qui viendront trouver une place sur ce Culture Livresque, mais en attendant, partagez vos coups de cœur et vos lectures essentielles, s’il vous plaît. Car vous faites partie du processus et on a tous besoin d’un peu de sororité !